Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l'anarchie n'avait jamais été qu'un idéal, qu'un exercice intellectuel, un élément de dialectique, si jamais elle n'avait eu de réalisation concrète, si jamais un organisme spontané n'avait surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillent en commun, sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, il s'en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus nombreux, suivant les progrès de l'initiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin de chefs ni de lois, ni d'enclos, ni de force publique; mais je n'insiste pas sur ces exemples, qui ont pourtant leur importance: je craindrais qu'on ne m'objectât le peu de complexité de ces sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organisme immense où s'entremêlent tant d'autres organismes avec une complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout un appareil politique et social.
Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de l'histoire qui se soit constituée en société purement anarchique, car toutes se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des éléments divers non encore associés; mais ce qu'il sera facile de constater, c'est que chacune de ces sociétés partielles, quoique non fondues en un ensemble harmonique, fut d'autant plus prospère, d'autant plus créatice qu'elle était plus libre, que la valeur personnelle de l'individu y était le mieux reconnue. Depuis les âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux sciences, à l'industrie, sans que des annales écrites aient pu nous en apporter la mémoire, toutes les grandes périodes de la vie des nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d'un gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l'humanité, par le mouvement des découvertes, par l'efflorescence de la pensée, par la beauté de l'art, furent des époques troublées, des âges de « périlleuse liberté ». L'ordre régnait dans l'immense empire des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n'en sortit, tandis que la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que nous avons de haut et de noble dans la civilisation moderne: il nous est impossible de penser, d'élaborer une uvre quelconque sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille années plus tard, après des tyrannies, après des temps sombres d'oppression, qui ne semblaient devoir jamais finir, l'Italie, les Flandres, l'Allemagne, toute l'Europe des communiers s'essaya de nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à flamber et l'humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois.
Puis vint le grand siècle de l'Encyclopédie avec les révolutions mondiales qui s'ensuivirent et la proclamation des Droits de l'Homme. Or essayez, si vous le pouvez, d'énumérer tous les progrès qui se sont accomplis depuis cette grande secousse de l'humanité. On se demande si pendant ce dernier siècle ne s'est pas concentrée plus de la moitié de l'histoire. Le nombre des hommes s'est accru de plus d'un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l'industrie s'est comme transfigurée, et l'art de modifier les produits naturels s'est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur apparition, et, quoi qu'on en dise, une troisième période de l'art a commencé; le socialisme conscient et mondial est né dans son ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les par une période sans histoire où quatre cents millions de pacifiques Chinois eussent vécu sous la tutelle d'un « Père du peuple », d'un tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de vivre avec élan comme nous l'avons fait, nous nous serions graduellement rapprochés de l'inertie et de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de l'Inquisition, ne put que murmurer sourdement: « Pourtant elle se meut! » nous pouvons maintenant, grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « Le monde se meut et il continuera de se mouvoir! »
En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la société tout entière dans le sens de la pensée libre, de la morale libre, de l'action libre, c'est-à-dire de l'anarchie dans son essence, il existe ainsi un travail d'expériences directes qui se manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: ce sont autant de petites tentatives que l'on peut comparer aux expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d'être faits en dehors des conditions ordinaires de la vie, c'est-à-dire loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d'un communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d'une existence modeste dans une campagne de l'Iowa, près de la rivière Desmoines.
Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c'est dans le cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de l'existence s'ils ne s'entr'aidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités des intérêts. Quand l'un d'entre eux tombe malade, d'autres pauvres prennent ses enfants chez eux: on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme s'établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même dans les réunions bourgeoises d'où, au premier abord, elles nous semblent complètement absentes. Que l'on s'imagine une fête de campagne où quelqu'un, soit l'hôte, soit l'un des invités, affecte des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir indiscrètement son caprice! N'est-ce pas la mort de toute joie, la fin de tout plaisir? Il n'est de gaieté qu'entre égaux et libres, entre gens qui peuvent s'amuser comme il leur convient, par groupes distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et s'entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur semblent plus douces.
Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous voguions sur un de ces beaux navires modernes qui fendent les flots superbement avec la vitesse de 15 ou 20 nuds à l'heure, et qui tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et marée. L'air était calme, le soir était doux et les étoiles s'allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce n'est de cette éternelle question sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la sphynge d'Oedipe. Le réactionnaire du groupe était vivement pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant trouver en lui un défenseur né des bons principes: « Vous commandez ici! Votre pouvoir n'est-il pas sacré, que deviendrait le navire s'il n'était dirigé par votre volonté constante? » -- « Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que d'ordinaire je ne sers absolument à rien. L'homme à la barre maintient le navire dans sa ligne droite; dans quelques minutes un autre pilote lui succédera, puis d'autres encore, et nous suivrons régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon avis, et mieux que si je m'ingérais à leur donner conseil. Et tous ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à faire, et, à l'occasion je n'ai qu'à faire concorder ma petite part de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne voyez-vous pas que c'est là une simple fiction? Les cartes sont là et ce n'est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce n'est pas moi qui l'inventai. On a creusé pour nous le chenal du port d'où nous venons, celui du port dans lequel nous entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce n'est pas moi qui l'ai construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c'est pour vous que nous chevauchons les vagues, et, en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre uvre est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce capitaine comme on n'en voit guère.
Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d'ailleurs les punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers l'Océan malgré les chinoiseries hiérarchiques. Et ce n'est point là un exemple isolé. Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. Tout est prévu par l'autorité compétente pour mater les petits scélérats, mais leur grand ami n'a pas besoin de tout cet attirail de répression; il traite les enfants comme des hommes faisant constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des choses, à leur sens de la justice, et tous répondent avec joie. Une minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour en empêcher l'éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, immoralité publique.
Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux préjugés et le poids mort des murs anciennes. Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n'est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle est l'homme qui ne sait pas l'observer. En revanche, s'il est une société chimérique, impossible, c'est bien le pandémonium dans lequel nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de la critique, pourtant si facile à l'égard du monde actuel, tel que l'ont constitué le soi-disant principe d'autorité et la lutte féroce pour l'existence. Mais enfin, s'il est vrai que, d'après la définition même, une société est un groupement d'individus qui se rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut dire sans absurdité que la masse chaotique ambiante constitue une société. D'après ses avocats, -- car toute mauvaise cause a les siens -- elle aurait pour but l'ordre parfait par la satisfaction des intérêts de tous. Or n'est-ce pas une risée que de voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant d'ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions d'hommes n'attendant qu'un signe pour tuer d'autres hommes, pour brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d'hommes en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d'avoir à accomplir la même uvre de destruction; cinq millions de malheureux vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur 370 millions d'hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent dans l'inquiétude justifiée du lendemain: malgré l'immensité des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu'un revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, gros de révolutions incessantes.
J'avais un jour l'occasion de m'entretenir avec un haut fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc votre société! lui disais-je. -- Comment voulez vous que je la défende, me répondit-il, elle n'est pas défendable! » Elle se défend pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la schlague, le cachot et l'échafaud.
D'autre part, ceux qui l'attaquent peuvent le faire dans toute la sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de justice et d'égalité pour tous, sans distinction de classes ni d'individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie! L'histoire nous permet d'affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien qu'opprimés! Périrons-nous à notre tour?