En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tête de tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de notre civilisation européenne, l'Hellade était le centre du monde connu, et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard, l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son tour le centre du grand «Cercle des Terres» connues, et c'est d'elle que partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze siècles, l'impulsion lui appartint: Gènes, Venise, Florence, avaient succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle prépondérant, acheva l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermédiaire entre les nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peuplades de l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans l'extrême Orient: l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la Méditerranée.
Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péninsules méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée, occupe néanmoins une place à part: méditerranéenne par son versant de la Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné vers l'Océan; par sa configuration géographique aussi bien que par son rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de conflit entre les nations riveraines des deux mers; grâce au mouvement des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de l'immense Russie.
CHAPITRE III
LA MÉDITERRANÉE
I
LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN
L'exemple de la Grèce et de son cortége d'îles prouve que les flots incertains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la Méditerranée ne lavait les rivages de l'Égypte, de la Phénicie, de l'Asie Mineure, de l'Hellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage. Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui modère les climats de toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette «mer du Milieu», car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit: «Comme des grenouilles autour d'un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer, disait Platon.» Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.
L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue; souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est déplacée du nord au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une époque géologique moderne,--leur faune fossile le prouve,--de vastes étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Égée, jusqu'à Syracuse. C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie; à une autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet l'oeuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire; l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En outre, les fleuves «travailleurs», comme le Nil, le Pò, le Rhône, ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers secondaires, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azof, occupent une surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du territoire français. Proportionnellement à l'étendue des mers, c'est beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée, qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de l'Afrique [2], ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de l'océan Pacifique: encore cette nappe d'eau n'est-elle point en un seul tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux annexes, Azof et Marmara; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète, s'étend la mer Égée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes voisines sont découpées de golfes et de baies; la mer Adriatique, entre les deux péninsules des Apennins et des Balkhans, se prolonge au nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale; enfin la Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et de mer Carthaginoise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.
[Note 2: ][ (retour) ] Superficie du bassin méditerranéen:
Versant d'Europe............. 1,770,000
» d'Asie............... 600,000
» d'Afrique............ 4,500,000
Superficie des eaux marines.. 2,987,000
___________
TOTAL........ 9,857,000