En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même, bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues de tout le littoral de la Méditerranée [119], elle s'occupe avec succès de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie: l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition, justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à Marsala, la Mars-et-Allah ou «havre de Dieu» des Arabes, son port, comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays, si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore, jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries de thons.

[Note 119: ][ (retour) ] Salines de la province de Trapani en 1865:

Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr.
Marsala 286 » 18,600 » 205,000 »
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846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr.

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations, est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée. Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort tonnage peuvent y entrer sans crainte [120]. En outre, quand les navires venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui, d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil, ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie. Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les Messinois le temps de s'enfuir.

[Note 120: ][ (retour) ] Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000 tonneaux, en 1875:

Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn.
Palerme 10,434 » 1,507,000 »
Catalane 5,860 » 535,750 »
Trapani 6,499 » 368,000 »
Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 »
Licala 1,595 » 195,000 »
Syracuse 1,880 » 180,000 »
Terranova 1,447 » 111,900 »
Marsala 2,064 » 104,000 »
Sciasca 761 » 88,000 »
Milazzo 1,190 » 85,000 »
Cefalu 841 » 70,600 »
Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 »
Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes
70,974 nav. 5,942,700 tonn.

Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan: Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de brise-lames et de jetées.

Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina «l'opulentissime» et Caltagirone, dite la gratissima, à cause de la fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest, Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées d'exportation la rade fort commerçante de Licata.

Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile, est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance industrielle.

Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de 1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la baiser, dit la légende, se relèvent poètes.