La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages aient reculé devant la mer.

Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers. C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de sable ou linea qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie. Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la même formation.

L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte, de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse, ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire, sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent, témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur. Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à s'emparer de l'autre.

La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats. L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité, de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18 degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur, le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville, Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de température plus basse.

Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où souffle librement la virazon, ou brise océanique, la région des grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao. Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades. L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur, n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur, elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs, surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver, ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de vent d'ouest [164].

[Note 164: ][ (retour) ]

Grenade. Séville. Gibraltar.
Température, d'après Coello. 18°,9 20°(?) 20°,7 (?)
Pluie annuelle.............. 1m,232 0m,664 0m,735
Pluie d'octobre en mars.... 1m,023 0m,588 0m,516
Pluie d'avril en septembre. 0m,209 0m,076 0m,219

Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral, l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre, connu sous le nom de medina, parce qu'il traverse les solitudes du domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le vent le plus redouté est le courant dit solano ou levante. Quand il se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre, blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la calina, pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés.

Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la nature se flétrit de nouveau.