Comme il arrive d'ordinaire entre populations limitrophes obéissant à des lois différentes, et souvent armées les unes contre les autres par le caprice de leurs souverains, la plupart des Portugais et des Espagnols se haïssent mutuellement et s'abordent par leurs mauvais côtés. On peut juger de l'aversion qui naguère encore séparait les deux peuples, par cette enseigne que l'on rencontrait, au dire des voyageurs, sur un grand nombre d'auberges portugaises: «Au meurtrier des Castillans.» Ailleurs, la première maison lusitanienne que l'on rencontre en traversant la frontière est décorée d'une statuette faisant un geste de mépris à l'adresse des Espagnols. Des chants, des légendes, des proverbes, et l'histoire elle-même, témoignent de l'énergie des passions soulevées entre les populations voisines. Dans cet absurde conflit de ressentiments, le Portugais, plus faible, et, par cette raison même, animé d'un patriotisme plus ardent, apporte plus de rage; l'Espagnol, plus fort, témoigne plus de mépris. Portugueses pocos y locos!--«Petit peuple, peuple de fous!» dit le proverbe castillan. Lorsque l'union ibérique, désirée de nos jours par un bien petit nombre d'hommes, deviendra nécessaire par suite du mélange des intérêts économiques, lorsque le commerce et l'industrie triompheront des frontières, ce n'est point sans luttes ni récriminations de haine que s'accomplira ce travail d'assimilation politique. D'après le témoignage des auteurs anciens, les éléments ethniques originaires dont se compose la population portugaise sont à peu près les mêmes que ceux des provinces espagnoles limitrophes; quelques mégalithes y témoignent aussi de l'existence de populations parentes de celles de la Bretagne. L'antique Lusitanie était peuplée de tribus celtiques et ibériennes qui luttèrent longtemps avec succès contre les armes de Rome. Mais ces tribus qui, sur les côtes, avaient dû se modifier sous l'influence des colons grecs, phéniciens, carthaginois, eurent à subir une influence bien plus énergique encore lorsque les Romains eurent imposé leur langue, leur administration, leurs formes de gouvernement et de justice. Ce sont les Latins dont l'impression a été le plus durable, surtout dans les contrées du Nord, et comparés à ces conquérants, les Barbares du Nord, Suèves et Visigoths, n'ont laissé que peu de traces. Les mahométans d'origines diverses, qui s'emparèrent du pays à leur tour, ont aussi contribué puissamment à changer le sang et les moeurs des habitants. Dans l'Algarve notamment, où la domination des musulmans se maintint jusqu'au milieu du treizième siècle, la population est à demi mauresque. Les nombreuses forteresses que l'on voit sur les sommets, les vieux murs de défense, rappellent, aussi bien que les légendes racontées par les paysans, avec quel acharnement se sont livrées les luttes de race, avant que se soit faite l'unité de gouvernement et de religion.
De même que les rois d'Espagne, les souverains du Portugal, conseillés par le tribunal de l'Inquisition, ont expulsé de la contrée tous leurs sujets convaincus ou soupçonnés de n'être point fervents catholiques. Contre les Maures, les mesures de bannissement furent sans pitié; mais il y eut des périodes de répit dans la persécution des Israélites. Des milliers de Juifs espagnols, bravant l'esclavage et la mort, se domicilièrent en Portugal, près de la frontière d'Espagne, et, grâce à une conversion apparente, fondèrent sur la terre d'exil d'importantes communautés. Il reste encore maintes traces de l'ancienne population israélite, surtout, dit-on, dans les environs de Bragance et dans tout le Tras os Montes, quoique tous les Juifs avoués, race énergique et intelligente s'il en fût, soient allés porter leur industrie, leur esprit d'initiative, leurs connaissances, en diverses contrées de l'Europe et de l'Orient. On sait l'action que les Juifs portugais ont exercée et qu'ils exercent encore en Hollande, en France, dans la Grande-Bretagne. A l'époque de l'exil, ils étaient les auteurs, les médecins, les légistes, aussi bien que les grands spéculateurs du Portugal; ils avaient fondé à Lisbonne une académie, d'où sortaient les hommes les plus instruits du royaume; le premier livre imprimé en Portugal l'a été par un juif. Spinoza, ce penseur si noble et si puissant, était issu de juifs portugais. Les Portugais ne sont pas seulement mélangés d'éléments arabes, berbers, israélites; ils sont aussi très-fortement croisés de nègres, surtout dans la partie méridionale et sur le littoral maritime. Avant que les noirs de Guinée fussent exportés en multitudes dans les plantations d'Amérique, la traite n'en était pas moins fort active; mais c'est dans les ports méridionaux de l'Espagne et du Portugal qu'étaient vendus les esclaves africains. L'historien portugais Damianus a Goes évalue le nombre des nègres importés à Lisbonne pendant le seizième siècle à dix ou douze mille par an, sans compter les Maures. D'après le témoignage des contemporains, on rencontrait autant de noirs que de blancs dans les rues de Lisbonne; dans chaque maison bourgeoise les serviteurs étaient des nègres et des négresses, et les riches en possédaient des chiourmes entières, qu'ils achetaient sur les marchés. A la fin du siècle dernier, les personnes de couleur formaient encore la cinquième partie de la population de Lisbonne, et quand elles se rendaient en procession à l'église de leur patronne, Notre-Dame d'Ataraya, bâtie sur une colline de la rive opposée du Tage, on aurait pu croire, en présence de ces multitudes de noirs, qu'on se trouvait dans un pays d'Afrique. Peu à peu les croisements ont fait entrer dans la masse du peuple tous ces éléments ethniques provenant des populations les plus diverses de l'Afrique tropicale, et les Portugais ont pris ainsi dans leurs traits et leur constitution physique un caractère plus méridional que ne le comportait leur origine première: ils sont devenus en réalité un peuple de couleur. Quelques auteurs attribuent à l'influence persistante du sang nègre la remarquable immunité des immigrants portugais qui s'exposent au climat du Brésil, des Indes, de l'Afrique australe, ces contrées redoutables où meurent presque tous les autres colons d'Europe. Il est vrai, la plupart des Portugais réussissent et prospèrent au Brésil; mais précisément la majorité de ces immigrants lusitaniens sont originaires des provinces montueuses du nord, où les croisements avec les Africains ont été assez rares. La sobriété des colons portugais semble être la principale raison de leur facilité d'acclimatement.
Actuellement, les étrangers qui ont le plus d'influence sur la population lusitanienne sont les Galiciens, qui se rendent en si grand nombre à Lisbonne et dans les autres villes du Portugal pour y exercer les métiers de boulanger, de porte-faix, de concierge, de majordome, de domestique. En général, ils se mêlent peu aux autres habitants, d'autant moins qu'on les tourne en ridicule, à cause de leur grossier langage et de leur rusticité; mais leurs colonies s'accroissent incessamment et leur action sur la population environnante augmente en proportion; d'ailleurs, l'aisance qu'ils finissent presque tous par acquérir, grâce à leur sobriété et à leur esprit d'économie, fait oublier facilement leur origine. Le mélange de tous ces éléments divers n'a point produit une belle race. Il est rare que les Portugais puissent se comparer à leurs voisins les Espagnols pour la noblesse du visage. Leurs traits n'ont, en général, aucune régularité, leurs nez sont retroussés, leurs lèvres épaisses. Si l'on ne voit parmi eux que très-peu d'estropiés et d'infirmes, par contre on ne trouve que peu d'hommes de belle taille; trapus, carrés, ils ont une grande disposition à prendre de l'embonpoint: en certains districts, un reste de lèpre s'est encore maintenu. La plupart des femmes sont petites et grasses; elles n'ont point la beauté fière des Espagnoles, mais elles se distinguent par l'éclat des yeux, l'abondance de la chevelure, la vivacité de la physionomie, l'amabilité des manières.
TYPES PORTUGAIS.--PAYSAN D'OVAR;--FEMME DE LEÇA;--PAYSANNE D'AFIFER.
Dessin de D. Maillart, d'après des photographies de M. Ferreira.
Les voyageurs se louent beaucoup des bonnes façons, de l'obligeance, de la bonté naturelle des campagnards du Portugal, non encore gâtés par les habitudes du commerce: quoique ayant à l'étranger une réputation de barbarie, due sans doute au souvenir de leurs crimes de conquête dans l'Inde et le Nouveau Monde, la plupart des Portugais ont une tendresse compatissante pour ceux qui souffrent. Ils aiment le jeu, mais ils ne se disputent point; ils ont la passion des courses de taureaux, mais ils ont soin de garnir de liége les pointes des cornes, et l'animal est épargné pour de nouveaux simulacres de luttes. Bien différents à cet égard de leurs voisins les Espagnols, ils traitent bien les animaux domestiques et se distinguent même par un talent spécial pour apprivoiser les bêtes sauvages: sur les bords du Guadiana, ils élèvent la fouine, dont ils se servent comme d'un chat contre les rats et les serpents. Dans leurs rapports mutuels, les Portugais sont doux, prévenants, polis: dire d'un Lusitanien qu'il est «mal élevé», est l'offenser de la manière la plus sensible. On s'étonne aussi de l'élégance, seulement trop cérémonieuse, de leurs discours. Se distinguant à leur avantage des Galiciens, qui parlent un patois difficile à comprendre, les paysans portugais ont en général une grande pureté de langage; ils s'expriment avec une facilité et un choix de paroles des plus remarquables chez un peuple si pauvre en instruction. On n'entend aucun jurement, aucune expression indécente, sortir de leur bouche: quoique grands parleurs, bavards même, ils s'observent avec soin dans leur conversation. Aussi le Portugal a-t-il fourni de grands orateurs, et l'un de ses poëtes, Camões, est parmi les plus illustres que le monde ait vus naître. Mais on se demande si la Lusitanie peut donner le jour à des artistes proprement dits, car, à l'exception du mythique Gran Vasco, dont on ignore même la nationalité, elle n'a eu ni peintres, ni sculpteurs, ni architectes. Camões l'avouait lui-même: «Notre nation, disait-il, est la première par toutes les grandes qualités. Nos hommes sont plus héroïques que les autres hommes; nos femmes sont plus belles que les autres femmes; nous excellons dans tous les arts de la paix et de la guerre, excepté dans l'art de la peinture.»
La langue des Portugais ressemble fort à celle des Castillans par les radicaux et la construction générale, mais elle est moins ample et moins sonore. Les mots sont très-souvent «éviscérés» par la suppression des consonnes l, j, n entre deux voyelles; en outre, ils s'émoussent à l'extrémité, se terminent fréquemment par des nasales et se compliquent de sifflantes auxquelles les étrangers ont quelque peine à s'accoutumer. Par contre, le portugais n'a pas les gutturales de l'espagnol. Des historiens ont émis l'opinion que l'influence de la langue française a contribué pour une forte part à la formation du portugais. D'après eux, le prince de la maison de Bourgogne qui reçut le Portugal à titre de fief à la fin du douzième siècle, et les chevaliers français qui l'aidèrent à guerroyer contre les Maures, auraient eu assez de prise sur la nation pour leur imposer leur accent étranger et leur mode de langage. Aucune hypothèse n'est plus improbable, d'autant plus que le district de Porto, où résidaient les seigneurs français, est précisément celui où la prononciation du portugais a le plus de rapport avec celle de l'espagnol. C'est dans l'évolution spontanée du peuple lui-même qu'il faut chercher la raison de sa langue. Les mots arabes, qui s'appliquent seulement aux objets introduits par les Maures dans la contrée et aux faits enseignés par eux, sont moins nombreux dans le portugais que dans le castillan; mais les Lusitaniens, comme les Espagnols, continuent, sans s'en douter, de jurer par le dieu des musulmans: Oxalà (Ojalà) «Plaise à Allah!» disent-ils fréquemment. Les dialectes brésiliens ont fourni aux conquérants portugais des centaines de mots qui ont aussi pénétré dans l'idiome lusitanien d'Europe.
Bien peu nombreux en comparaison des centaines de millions d'hommes qui peuplent l'Europe, les Portugais ne pèsent actuellement que d'un faible poids dans les destinées du monde. Pendant un moment de l'histoire, ils ont été les premiers par le commerce; leur génie devança celui de tous les autres peuples. Il est vrai, les Espagnols ont partagé avec les Portugais la gloire des grandes découvertes du quinzième siècle; mais ce sont les Portugais qui, après les Vénitiens et les Génois, ont rendu ces découvertes possibles, en émancipant les premiers la navigation, en cessant de longer les côtes pour se risquer dans la haute mer, loin de tout rivage; c'est aussi un Portugais, Magalhães, qui entreprit le premier voyage de circumnavigation, terminé seulement après sa mort. Pareille prééminence ne se retrouvera plus. Les forces s'équilibrent entre les peuples; une tendance à l'égalité de valeur géographique se produit dans les diverses contrées par suite de la facilité croissante des moyens d'échange et de communication. Le Portugal ne saurait donc espérer de reprendre le rôle qu'il eut jadis parmi les nations; mais ses ressources bien utilisées et les grands avantages de sa position à l'extrémité du continent suffisent pour lui assurer dans l'avenir un rang des plus honorables.