Les îles de la côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent pendant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance commerciale et politique d'autrefois. Pendant la guerre, la petite bourgade albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur un terrain d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé; elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable, parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses, presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra. On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt. Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit rapidement. Hydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse, commandant l'entrée des deux golfes de l'Argolide et de l'Attique; mais elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom. C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance, les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.

Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie, plus connue des marins sous son nom italien de Cérigo, dû peut-être à des envahisseurs slaves, faisait naguère partie de la prétendue république Sept-insulaire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse, qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de Venus et n'a point de voluptueux bosquets. Vue du nord, elle ressemble à un amas de roches stériles: cependant elle porte de riches moissons, de belles plantations d'oliviers, et ses villages sont assez populeux. Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionie et de l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui proviennent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarté, devenue plus tard, sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.

IV

ILES DE LA MER ÉGÉE

Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la «grande Mer» ou «Archipel» de Grèce son nom d'Égée ou de «mer des Chevreaux» sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; il sont tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos; plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée se ploie et s'allonge au bord du continent; puis on voit au large du Péloponèse surgir de toutes parts les montagnes blanches des Cyclades, que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour d'un dieu.

Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion. L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de l'Attique, de l'Argolide, de l'Olympe et du mont Athos. Skyros est un petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les sommets des Cyclades, qui continuent dans la direction du sud-est les chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations. «Montagnes de la Grèce égarées dans la mer,» elles sont aussi composées de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes curieuses, notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point, puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes, s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans quelques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs. Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades, orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté, jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.

La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi continentale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la Béotie et de l'Attique n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale, peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait pu facilement jeter entre la rive du continent et Chalcis, la capitale d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse passer les vaisseaux. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande célébrité au détroit de l'Euripe; ce flux et ce reflux étaient considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce: aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de Negripon, corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les villes eubéennes de Chalcis, Erétrie, Cumes étaient aussi des foyers de rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous ses mouvements politiques et sociaux

La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes; tous les villages y sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages environnants ressemblent aux sites de l'Élide et de l'Arcadie. Mais dans le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux champêtres; un très-petit nombre d'îles ont encore ça et là quelque reste de la beauté naturelle que donnent les ombrages et les eaux courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tête de Méduse, comme l'antique légende le racontait de l'île de Seriphos; des olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins, des figuiers, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais ailleurs, quelle nudité! quels rochers gris! Les promontoires de la Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart de ces îlots de l'Archipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme celles de la Turquie hellénique, ont été consacrées au prophète Élie, successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les broussailles et le gazon.

Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à un bouquetin (capra caucasien) qui a disparu du reste de l'Europe, et que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant aux lapins, importés d'Occident, ils vivent en multitudes dans les cavernes de quelques Cyclades, surtout à Mykonos et à Délos; les anciens auteurs ne les ont jamais mentionnés; Polybe, qui les avait vus en Italie, leur donne le nom latin. Chose curieuse, les lièvres et les lapins n'habitent pas les mêmes îles: chaque espèce vit à part dans son domaine insulaire. L'île d'Andros seule fait exception; mais les deux races n'y sont pas moins nettement séparées: les lièvres occupent l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les lapins se creusent des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoologiques, il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le peuple sous le nom de «crocodile», ne se trouve point sur le continent, mais seulement dans quelques îles de l'archipel. Il faut en conclure que les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des âges d'une longue durée.