Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à nous-mêmes, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes est peu connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'ignorance n'est pas la seule cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui divisent encore les peuples. L'oeuvre la plus difficile, nous a dit la sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la fois!

Il serait donc impossible actuellement de présenter une description complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle. C'est là une oeuvre réservée à la collaboration future des observateurs qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tâchant d'observer fidèlement les règles de la perspective, c'est-à-dire de donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus intime.

Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une description de la Terre la première place appartient à son pays. La moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le «Père des Eaux», la montagne qui abrite son campement est le «Nombril de la Terre». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme étant leurs inférieurs: ils les appellent «Sourds», «Muets», «Bredouilleurs», «Malpropres», «Idiots», «Monstres» et «Démons!» Ainsi les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples les plus remarquables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la «Fleur du Milieu», ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de «Fils du Ciel». Quant aux nations éparses autour du «Céleste Empire», elles sont au nombre de quatre, les «Chiens», les «Porcs», les «Démons» et les «Sauvages!» Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est plus simple de les désigner par les points cardinaux: ce sont les «Immondes» de l'est, du nord, de l'orient et du midi.

Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre description de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le continent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue et scientifiquement explorée, le seul dont la carte soit à peu près complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale, l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples, quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent, sont encore ceux qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences, les idées nouvelles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens qui sont allés porter leurs langues et leurs moeurs par delà les mers et qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle de la petite Europe.

Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie; même l'oeuvre préliminaire de l'exploration est bien loin d'être achevée. La «vieille Europe», où chaque motte de terre a son histoire, où chaque homme est par ses traditions et son champ l'héritier de cent générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde. Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race, grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication, l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura «son centre partout, sa circonférence nulle part».

On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu géographique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce sont les heureuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie planétaire ont un sens à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en partie, le caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations et de guerres.

Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous montre les hommes entrés dans leur rôle actif et reprenant le dessus par le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne, que parcouraient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est devenue le refuge des grands vaisseaux.

Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers, perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la monotone Australie, l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens, y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources premières fournies par la nature.

Ce changement graduel dans l'importance historique de la configuration des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.