A la misère générale du pays répond la misère privée de la grande majorité des habitants de la Grèce. Épuisés par le payement de la dîme, à laquelle le fisc en ajoute parfois une deuxième ou même une troisième, la plupart des paysans mènent une existence lamentable; quoique d'une extrême sobriété naturelle, leur nourriture est insuffisante; leurs demeures sont des tanières malsaines; souvent ils ne peuvent faire assez d'économies pour se procurer les vêtements et les objets indispensables. Aussi les jeunes gens des contrées les plus pauvres de la Grèce émigrent-ils en foule, soit pour une saison, soit pour un temps indéfini. A cet égard, l'Arcadie peut être assimilée à l'Auvergne, à la Savoie et à la plupart des pays de montagnes du centre de l'Europe. Les Étoliens, qui se décident plus difficilement à quitter pour les villes de l'étranger leurs belles vallées sauvages, ont une coutume qui témoigne de l'état de désespoir auquel les ont réduits les exigences de l'impôt. Au lieu de combattre, comme l'eussent fait leurs rudes ancêtres avant d'avoir été rompus par la servitude, les malheureux, ruinés par les exacteurs, sortent de leur village, et sur le bord de la grande route élèvent un tas de pierres, qui doit témoigner à jamais de l'injustice qu'on leur a fait. Ce tas de pierres, c'est «l'anathème». Chaque paysan qui passe à côté de ce monument d'exécration muette, ajoute religieusement son caillou: la Terre, mère commune, est chargée du soin de la vengeance.
L'ignorance, la compagne ordinaire de la misère, est aussi fort grande dans les campagnes de la Grèce, surtout dans les pays d'accès difficile, tels que l'Étoile et le Magne ou péninsule du Taygète. En Grèce, comme en Albanie et dans le Montenegro, on croit aux perfides nymphes des fontaines, qui se font aimer des jeunes hommes pour les noyer dans l'onde; on croit aussi aux vampires, au mauvais oeil, aux pratiques de magie. Heureusement pour les Grecs, leur extrême désir d'apprendre et de savoir, sinon d'approfondir, se fait jour en dépit de l'état de misère dans lequel croupit une grande partie de la population. C'est ainsi que dans l'île d'Ithaque les paysans arrêtent les voyageurs instruits pour se faire lire les chants d'Homère. La pénurie du gouvernement n'a pas empêché des écoles primaires de se fonder dans presque tous les villages de la Grèce; en maints endroits, où manquent les bâtiments d'école, les classes se tiennent en plein vent, et les enfants, loin de songer à faire l'école buissonnière, lèvent à peine les yeux de leurs cahiers pour voir les étrangers qui passent ou les oiseaux qui voltigent. De même, les écoliers des gymnases et ceux des universités d'Athènes et de Corfou se consacrent tous consciencieusement au travail, trop souvent, il est vrai, pour apprendre à pérorer: ce n'est point en Grèce que l'on voit de ces étudiants qui, sous prétexte d'aller suivre des cours de science, ne se rendent dans les grandes villes que pour s'y livrer à la débauche. Parmi les douze cents jeunes gens qui fréquentent l'université d'Athènes, il en est qui, pour étudier le jour, emploient une moitié de la nuit à quelque travail manuel, d'autres qui se font domestiques ou cochers pour acquérir leur diplôme de légiste ou de médecin.
Un pareil amour de l'étude ne peut manquer d'assurer à la nation grecque une influence bien plus considérable que ne pourrait le faire espérer, relativement aux nations voisines, le nombre peu élevé des hommes qui la composent. D'ailleurs les Grecs de toutes les parties de l'Orient, de l'Épire à l'île de Chypre, considèrent Athènes comme leur centre intellectuel, et c'est là qu'ils envoient étudier leurs jeunes gens. Ils font mieux encore. Pour contribuer à la gloire et à la prospérité de là nation renaissante, ils prélèvent une part de leurs revenus et la destinent à la fondation ou à l'entretien des écoles d'Athènes. Et ce ne sont pas seulement les riches négociants de Marseille, de Trieste, de Salonique, de Smyrne, qui s'occupent ainsi des vrais intérêts de la patrie; de simples paysans, des veuves illettrées de la Thrace et de la Macédoine emploient également leurs économies à l'oeuvre de l'instruction publique. C'est le peuple lui-même qui élève ses écoles, ses musées et qui paye ses professeurs. L'académie d'Athènes, l'École polytechnique, l'Université, l' Arsakéion, excellent collège consacré à l'éducation des filles, doivent leur existence, non au gouvernement, mais au zèle des citoyens hellènes de tous pays. On comprend avec quel intérêt la nation entière veille sur ces établissements dus au dévouement de tous, et quelle influence salutaire exercent à leur retour dans leurs provinces respectives les jeunes gens et les jeunes filles sortis des écoles de la patrie commune.
PAYSANS DES ENVIRONS D'ATHÈNES
Dessin de D. Maillart d'après des photographies.
Ainsi la cohésion que donnent aux Grecs une langue, des traditions, des espérances identiques, voilà ce qui fait leur nation, voilà ce qui réalise déjà, mieux que les traités, cette union de race qu'ils appellent la «grande idée»! Les frontières fixées par la diplomatie n'ont aucun sens au point de vue du patriotisme hellénique. Qu'ils résident dans la Grèce proprement dite, dans la Turquie d'Europe ou d'Asie, les Grecs n'en forment pas moins un seul peuple et n'en vivent pas moins d'une vie nationale commune, en dehors des gouvernements de Constantinople et d'Athènes. Peut-être même les plus Hellènes de toute la race sont-ils précisément ceux qui habitent la Turquie, loin de l'influence corruptrice de la bureaucratie grecque. C'est à l'étranger qu'ont été le mieux gardées les traditions et la pratique de la vie municipale et que l'initiative du citoyen grec s'exerce le plus librement. Aussi l'ensemble de la nation doit-il être considéré comme formé de la race tout entière, soit près de quatre millions d'hommes. Tel est le groupe de populations dont l'influence, déjà considérable et grandissant tous les jours, ne peut manquer d'exercer une influence capitale sur les destinées futures de l'Europe méditerranéenne.
On a souvent prétendu que, par suite de la communauté de religion, les Grecs étaient tout disposés à favoriser les ambitions russes et cherchaient à frayer au tzar le chemin de Constantinople. Il n'en est rien. Les Hellènes ne songent point à sacrifier leurs propres intérêts à ceux d'une nation étrangère. D'ailleurs, ce n'est point avec la Russie de tradition byzantine qu'ils ont de ces liens naturels qui fondent les véritables alliances. Le climat, la situation géographique, les souvenirs de l'histoire, les rapports de commerce et surtout les liens plus intimes d'une civilisation commune rattachent la Grèce au groupe des nations dites latines, l'Italie, l'Espagne et la France. Dans ce grand partage qui par la force des choses s'opère graduellement en Europe, ce n'est point parmi les Slaves, mais parmi les Latins que se rangent les Hellènes. Récemment, lorsque la France envahie luttait pour son existence nationale, plus d'un millier de volontaires grecs accoururent à son aide; les Philogalates venaient acquitter la dette que la Grèce avait contractée envers les Philogalates pendant la première moitié du siècle.