Grâce à l'immigration des Francs, Constantinople n'a cessé de grandir, surtout depuis la guerre de Crimée, et nombre de villes et de villages situés en dehors de ses murs ont été changés en simples quartiers de l'immense métropole. L'estuaire entier de la Corne d'Or est bordé de maisons, et les constructions remontent au loin dans les deux vallées tributaires du Gydaris et du Barbyzès. Aux bords de la mer de Marmara, les quartiers industriels se prolongent à l'ouest de l'antique forteresse des Sept-Tours et au sud-est de Chalcédoine vers le golfe de Nicomédie. Enfin, le long des deux rives du Bosphore, s'étend un quai de villas, de palais, de kiosques, de cafés et d'hôtels. Cette avenue liquide et le vaste bassin qui là précède, entre Constantinople et ses faubourgs d'Asie; ont un développement d'environ traite kilomètres, et sur ce parcours quelle étonnante succession de sites merveilleux! Semblable à une vallée de montagnes, le détroit serpente en brusques sinuosités; chaque rive se creuse en golfe, puis s'avance en promontoire; ici le fleuve marin se resserre, pour s'élargir au delà, puis se rétrécir encore, et s'ouvrir enfin sur l'infini de la mer Noire, aux eaux si souvent bouleversées par les vents du nord. Entre la mer inquiète, que dominent de sombres rochers habités par les hirondelles de mer, et le détroit tranquille, le contraste est parfait. A la mer uniforme et sauvage s'opposent les paysages du Bosphore qui mêlent partout à leur beauté le charme de l'imprévu; les groupes que forment les rochers, les palais, les ombrages, les embarcations de toute espèce, les échafaudages bizarres des pêcheurs bulgares et la nappe des eaux courantes varient à l'infini.

De tous ces lieux de villégiature charmants, Balta-Liman, Thérapia, Buyuk-Déré sont les plus célèbres, à cause des événements qui s'y sont accomplis et des personnages qui y résident; mais toute la vallée marine est si belle, que l'admiration s'égare impuissante. Il est probable qu'avant peu une merveille du travail humain va s'ajouter à ces merveilles de la nature. A l'endroit le moins large, entre les deux châteaux de Roumélie et d'Anatolie bâtis par Mahomet II, le canal a seulement 550 mètres de rive à rive: c'est près de là que Mândroclès de Samos bâtit le pont sur lequel Darius fit défiler son armée de 700,000 hommes marchant contre les Scythes; peut-être y construira-t-on aussi le pont de chemin de fer qui doit mettre un jour le réseau de l'Europe en communication avec celui de l'Asie [23]. Il est fort regrettable qel'on n'ait pas encore procédé au nivellement des eaux du Bosphore. On ne sait pas si le niveau de la mer Noire est plus élevé que celui de la mer de Marmara, quoique le fait soit admis comme très-probable par certains géographes. Il est vrai que le courant sorti du Pont-Euxin se porte vers la mer de Marmara avec une vitesse moyenne de 3 à 8 kilomètres par heure, mais il se peut néanmoins que ce courant se produise sans qu'il y ait pente de l'une à l'autre mer. Le Bosphore, comme le détroit de Gibraltar, est un canal d'échange entre deux courants, l'un plus abondant, formé d'eau moins saline et coulant à la surface, l'autre qui se meut dans les profondeurs du canal, portant une eau plus chargée de sel.

[Note 23: ][ (retour) ]

Longueur du détroit........ 30,000 mètres.
Largeur moyenne......... 1,600 »
Profondeur moyenne........ 27 »
Profondeur extrême........ 52 »

Deux anciens châteaux génois qui gardent un défilé du Bosphore, Roumili-Kavak et Anadoli-Kavak, peuvent être considérés comme formant la limite septentrionale de cette ligne continue de palais et de maisons de plaisance que projette vers la mer Noire la cité de Constantinople. Cette limite coïncide exactement avec celle des terrains géologiques. Là commencent les falaises escarpées de dolérite et de porphyre, qui se prolongent jusqu'à l'entrée du Pont-Euxin et que terminent les roches Cyanées ou Symplégades, les célèbres écueils mobiles dont parle le mythe des Argonautes. Sur les deux rives d'Europe et d'Asie, les terrains volcaniques sont nus, taudis que la partie méridionale ou dévonienne du détroit, de beaucoup la plus longue, est bordée des plus charmants ombrages. Il est heureux que les Turcs, bien différents en cela des Espagnols et d'autres peuples du Midi, aiment et respectent la nature; ils ont le goût des beaux massifs d'arbres et cherchent à les conserver, autant du moins que le permet leur indolence. Grâce à eux, les platanes, les cyprès et les térébinthes embellissent encore les rives du détroit; de même, la vaste forêt de Belgrad recouvre à l'est de Constantinople le massif de collines où jaillissent les eaux d'alimentation destinées à la cité. Les oiseaux sont aussi plus respectés en Turquie que dans la plupart des pays chrétiens; on entend partout le roucoulement plaintif des colombes; des volées d'hirondelles et d'oiseaux de mer tourbillonnent à la surface du Bosphore, et ça et là se montre la grave cigogne, perchée sur le sommet d'un arbre ou sur la pointe d'un minaret. Ces bizarres échassiers contribuent avec la physionomie générale de la végétation et le style des édifices à donner à cette partie de l'Europe un aspect tout méridional.

Néanmoins le climat de Constantinople est beaucoup plus boréal qu'on ne serait tenté de le croire. Les vents froids des steppes de la Russie pénètrent librement dans le détroit, dont la bouche est précisément tournée vers le nord; aussi les rigueurs de l'hiver sont-elles fort sensibles à Stamboul, et parfois le thermomètre descend à 20 degrés au-dessous du point de glace. Chose plus grave encore, quoique l'influence des mers voisines égalise un peu le climat, cependant le manque d'obstacles à la marche des vents a pour conséquence de très-brusques alternatives de température. Suivant les années, le climat moyen diffère de la manière la plus étonnante: tantôt il est celui de Pékin ou de Baltimore, tantôt celui de Toulon, même celui de Nice. Il est arrivé, dans les années tout exceptionnelles, que le Bosphore a été pris par les glaces, de sorte que la température de Constantinople devait être alors aussi basse que celle de Copenhague. Mais les débâcles étaient rapides et l'on contemplait bientôt le spectacle, à la fois effrayant et magnifique, des blocs de glace venant se heurter sur la Pointe du Sérail et flottant au loin en archipels tournoyants sur la mer de Marmara. En l'année 762, les masses cristallines provenant de la mer Noire et du Bosphore étaient si nombreuses, qu'elles se reformèrent dans les Dardanelles en un immense pont de glace: la tiède mer Égée avait pris l'aspect d'un golfe de l'océan Polaire.

De même que la presqu'île de Constantinople, tout le littoral de la mer de Marmara présente dans sa formation géologique une indépendance complète du reste de la Turquie. Le large bassin, moderne de l'Erkene le sépare des montagnes de l'intérieur, et la région côtière elle-même possède sa petite chaîne de collines, bordant le rivage. Assez basses au nord de la mer de Marmara, ces hauteurs se redressent vers l'ouest et forment les escarpements du Tekir-Dagh ou Saintes-Montagnes, en partie granitiques. De la mer on voit les pentes grisâtres, ça et là revêtues de broussailles et de pâtis, s'élever jusqu'à la hauteur de sept à huit cents mètres.

La péninsule de Gallipoli, l'ancienne Chersonèse de Thrace, se rattache à cette chaîne côtière par un isthme étroit et d'une faible élévation; mais elle-même consiste en terrains de formation quaternaire, qui sont identiquement les mêmes des deux côtés du détroit des Dardanelles. Les falaises de la côte d'Europe correspondent assise par assise à celles de la côte d'Asie, et les fossiles que Spratt et d'autres géologues ont recueillis de part et d'autre, appartiennent aux mêmes espèces. Jadis un vaste lac d'eau douce occupait une partie de la Thrace et plus de la moitié de l'espace qui est devenu la mer Égée. Lorsque ces diverses contrées émergèrent des eaux lacustres, la Chersonèse était partie intégrante du continent d'Asie. Plus tard seulement, les eaux sorties du Pont-Euxin par le Bosphore se frayèrent aussi leur voie par la fente de l'Hellespont ou des Dardanelles, détroit qui porte encore le nom des antiques Dardaniens. Les sondages des mers voisines démontrent que par le relief de son plateau sous-marin, aussi bien que par sa formation géologique, la péninsule de Gallipoli appartient à l'Asie; le golfe allongé et profond de Saros la sépare du littoral de la Macédoine comme un véritable abîme. Peut-être les éruptions volcaniques dont on voit les traces à l'est et à l'ouest de la presqu'île, dans le petit archipel de Marmara et près des bouches de la Maritza, ont-elles coïncidé avec le mouvement de rupture.

Si les mesures de largeur données par Pline et Strabon sont exactes, l'Hellespont se serait élargi depuis l'antiquité grecque par l'effet des courants. A l'étranglement d'Abydos, aujourd'hui Nagara, il n'aurait eu que sept stades de largeur, soit environ 1,295 mètres, tandis qu'il a maintenant près de deux kilomètres. C'est là que Xerxès fît construire un double pont de bateaux pour le passage de son armée. Le lit du fleuve marin est en cet endroit d'une grande profondeur, mais le courant est fort rapide, de sorte qu'il serait impossible, du moins à une flotte en bois, de forcer le passage des Dardanelles, si les batteries qui arment les deux rives d'Europe et d'Asie étaient bien défendues. De même que le Bosphore, l'Hellespont est un détroit à double courant. En hiver, lorsque les fleuves qui se jettent dans la mer Noire sont arrêtés par les glaces et que la mer de Marmara n'est plus alimentée par les eaux du Bosphore, le courant d'eau salée venant de l'Archipel pénètre dans les Dardanelles avec une force plus, considérable; mais il se meut constamment sur le fond, à cause du poids que lui donne sa teneur en sel. Deux fleuves se superposent toujours dans le détroit: en bas celui de l'eau salée qui se dirige vers la mer de Marmara; à la surface, une nappe d'eau relativement douce descendant vers la mer Egée [24].

[Note 24: ][ (retour) ] Détroit des Dardanelles:

Longueur............. 68,000 mètres.
Largeur moyenne.......... 4,000 »
Moindre largeur............. 1,950 »
Profondeur moyenne.......... 55 »
Profondeur extrême.......... 97 »