Des trois langues de terre que la Chalcidique projette dans la mer Égée, celle de l'Orient est presque complètement isolée: jadis même elle fut séparée du continent lorsque Xerxès fit creuser un canal de 1,200 mètres à travers l'isthme de jonction, soit afin d'éviter à sa flotte la dangereuse circumnavigation du promontoire d'Acte, soit plutôt pour donner aux populations émerveillées un témoignage de sa puissance. Cette presqu'île est celle de l'Hagion Gros, le Monte Santo des Italiens. Une montagne superbe de roches calcaires, la plus belle peut-être de tout l'Orient méditerranéen, dresse sa pointe à l'extrémité de la péninsule: c'est le célèbre mont Àthos, dans lequel un architecte, Dinocrate ou Démophile, voulait tailler la statue d'Alexandre, tenant une ville dans une main, la source d'un torrent dans l'autre; c'est aussi le sommet où, d'après la légende locale, le diable transporta Jésus pour lui montrer tous les royaumes de la terre étendus à ses pieds. Quoiqu'on disent les moines grecs, le panorama n'est point aussi vaste; mais tout le littoral de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, les vagues linéaments de la côte d'Asie, le cône abrupt de Samothrace et les eaux bleues de la mer n'en forment pas moins un admirable spectacle: le regard se promène dans un immense espace, de l'Olympe thessalien au mont Ida de l'Asie Mineure. Les lignes vigoureuses des édifices fortifiés que l'on voit surgir ça et là sur les pentes de la montagne du milieu des bois de châtaigniers, de chênes ou de sapins, contrastent de la manière la plus heureuse avec l'horizon fuyant des côtes indistinctes [25].

[Note 25: ][ (retour) ]

Mont Pangée (Pilav-Tépé).... 1,885 mètres.
» Kortiach............... 1,187 »
» Athos.................. 2,066 »

Cette péninsule, qu'un voyageur compare à un «sphinx accroupi sur les eaux», appartient à une république de moines nommant leur propre conseil et s'administrant à leur guise. Eux seuls, moyennant tribut, ont droit de l'habiter, et l'on ne peut y pénétrer que muni de leur permission. Une compagnie de soldats chrétiens veille à l'isthme de frontière pour empêcher qu'aucune femme ne vienne souiller de sa présence la terre sacrée; le gouverneur turc lui-même doit laisser son harem en dehors de l'Hagion-Oros; depuis quatorze siècles, dit l'histoire du mont Athos, nulle personne du sexe féminin n'a mis le pied sur la Sainte Montagne. Bien plus, l'introduction de tout animal femelle est très-sévèrement interdite; les poules mêmes profaneraient les couvents par leur voisinage; aussi faut-il importer tous les oeufs de Lemnos. A l'exception des fournisseurs qui vivent dans le village de Karyès, au centre de la presqu'île, les autres habitants, au nombre d'environ six mille religieux et servants, résident dans les couvents ou les ermitages épars autour des 935 églises de la contrée. Presque tous les moines sont Grecs; cependant, parmi les vingt grands couvents, un est de fondation russe et deux ont été construits aux frais des anciens souverains de la Serbie. Ces édifices, bâtis sur les promontoires en forme de citadelles, avec hautes murailles et tours de défense, offrent pour la plupart un aspect très-pittoresque; l'un d'eux, Simopetra, dressé sur un roc de la côte occidentale, semble absolument inaccessible. C'est dans ces retraites que les «bons vieillards», ou caloyers, passent leur vie d'inaction contemplative; d'après leur règle, ils doivent prier huit heures par jour et deux heures par nuit, sans jamais s'asseoir pendant leurs oraisons. Aussi les moines n'ont-ils plus de force ni de temps pour la moindre étude ou les plus simples travaux manuels. Les livres de leurs bibliothèques, plusieurs fois explorées par des érudits, sont pour eux un incompréhensible grimoire, et, malgré leur sobriété, ils risqueraient de mourir de faim si les frères laïcs ne travaillaient pour eux et s'ils ne possédaient sur le continent de nombreuses métairies. Quelques cargaisons de noisettes, ce sont là tous les produits de la fertile péninsule du mont Athos.

Les deux cités d'Olynthe et de Potidée, qui se trouvaient à la racine de la presqu'île occidentale de la Chalcidique, sont maintenant remplacées par d'insignifiants villages; mais l'antique Therma, devenue plus tard la Thessalonique des Macédoniens, puis la Salonique des Orientaux et des Francs, ne pouvait disparaître. Elle occupe une situation trop heureuse pour qu'elle ne se relevât pas constamment de ses ruines après les sièges et les incendies: on y voit encore des restes de toutes les époques, des murs cyclopéens et helléniques, des arcs de triomphe, des fragments de temples romains, des constructions byzantines, des châteaux vénitiens. L'excellence de son port, la beauté de sa rade bien abritée, dont les eaux sont paisibles comme celles d'un lac, la convergence des deux grandes vallées du Vardar et de l'Indjé-Karasou, qui ouvrent les chemins de la Haute-Macédoine et de l'Épire, enfin sa position à l'angle de la mer Égée, précisément à la racine de la péninsule grecque, ont fait de Salonique une cité nécessaire; elle est actuellement la troisième de la Turquie d'Europe par ordre d'importance. Comme dans les autres cités de l'Orient, toutes les races s'y trouvent représentées, mais les Israélites y sont proportionnellement fort nombreux; ils descendent en majorité des Juifs expulsés d'Espagne par l'inquisition: leur langage usuel est encore le castillan. Pour éviter de nouvelles persécutions, un grand nombre avaient cru devoir se convertir extérieurement au mahométisme; mais les musulmans les repoussèrent toujours avec mépris. Ils sont en général connus sous le nom de Mamins.

Déjà fort commerçante, la ville de Salonique, près de laquelle naquit jadis la puissance des Macédoniens, a de très-hautes visées pour l'avenir. Elle aussi, comme Marseille, comme Trieste, comme Brindisi, veut servir de point d'attache au commercé des Indes avec l'Angleterre. En effet, lorsque le chemin transcontinental de la Manche à la mer Égée sera terminé, Salonique sera la tête de ligne du réseau européen dans la direction de l'isthme de Suez, et cet avantage, ajouté à ses autres privilèges, ne peut manquer de lui assurer une très-grande importance dans le commerce du monde. Au point de vue ethnologique, l'emporium de la Macédoine est également destiné à un rôle considérable, car la race dominante de la Turquie, la nation slavisée des Bulgares, qui partout ailleurs, si ce n'est à Bourgas, sur le Pont-Euxin, reste séparée de la mer par des populations d'autre origine, est arrivée dans cette partie de la Macédoine jusqu'aux bords de la Méditerranée; par Salonique, elle se trouve en rapport d'échanges avec le reste de l'Europe. Après le régime politique, la grande cause qui retarde les hautes destinées de Salonique, ce sont les marécages des environs; en été, toute la population aisée s'enfuit pour aller habiter à l'ouest de la ville la localité plus saine des Kalameria. D'ailleurs ce fléau de l'insalubrité miasmatique désole toute la côte septentrionale de la mer Égée. Par ses golfes nombreux et la richesse de sa formation péninsulaire, la Macédoine semblerait être un des pays les mieux situés pour le commerce; mais si ce n'est à Salonique, elle est restée jusqu'à maintenant en dehors du grand mouvement des échanges; ses lacs et ses bassins marécageux, bien plus que ses montagnes, ont séparé commercialement les vallées de l'intérieur et la zone du littoral.

Sur la rive occidentale du golfe de Salonique, au delà du Vardar aux bouches errantes, et de l'Indjé-Karasou ou Haliacmon aux eaux salines, les terres, d'abord basses et marécageuses, se relèvent peu à peu; des collines, puis de vraies montagnes redressent leurs pentes, et bientôt d'énormes contre-forts, laissant à peine un étroit sentier le long du rivage, s'étagent de croupe en croupe jusqu'aux superbes cimes que couronne l'Olympe, le «triple Pic du Ciel». Parmi les nombreuses montagnes qui ont porté ce nom d'Olympe, synonyme d'Éclatant, celle-ci est la plus haute et la plus belle; c'est aussi, grâce aux enchantements de la poésie grecque, celle que nous nous représentons toujours comme servant de trône à une assemblée de dieux. C'est à l'ombre de l'Olympe, dans les plaines de la Thessalie, que les Hellènes vivaient au printemps de leur histoire; leurs traditions les plus chères se rattachaient à ces beaux sites. Les monts qui avaient abrité leur berceau restaient pour eux le siége de leurs divinités protectrices. Même de nos jours, si Jupiter, Bacchus et les autres grands dieux ont disparu de l'Olympe, des prophètes et des apôtres, saint Élie, saint Denys, ont pris leur place et des moines ont bâti leurs couvents dans les forêts sacrées que parcouraient les Bacchantes: un sommet, le Kalogheros, est, d'après la légende, le couvercle du tombeau de saint Denys; un autre, le pic Métamorphosis, fut le lieu de la Transfiguration.

Naguère des klephtes ou bandits, parmi lesquels les insurrections grecques trouvèrent des héros, étaient avec les moines les seuls habitants des hautes vallées de l'Olympe, où les soldats arnautes ne pouvaient que difficilement les poursuivre. Le massif forme, en effet, comme une sorte de monde à part, présentant de tous les côtés des escarpements formidables: «quarante-deux pics sont les créneaux de cette citadelle, cinquante-deux fontaines y jaillissent.» Comment donc le Turc abhorré aurait-il pu ravir au klephte sa fière «liberté sur la montagne?» Les plus belles forêts de lauriers, de platanes, de châtaigniers et de chênes couvraient aussi les pentes maritimes du bas Olympe et pendant les époques de troubles servaient de refuge à des populations entières; mais des spéculateurs italiens en ont obtenu la concession, et bientôt peut-être l'Olympe, privé de ses ombrages, ne sera plus qu'une pyramide nue comme la plupart des montagnes de l'Archipel. D'ailleurs la limite supérieure de la végétation forestière est assez basse sur le massif de l'Olympe, comme sur les autres montagnes élevées de la Péninsule. Des chamois bondissent encore sur les escarpements rocailleux du haut Olympe; plus bas, les chats sauvages sont fort nombreux. Quant aux ours, ils ont disparu: saint Denys, ayant eu besoin d'une monture, les a tous changés en chevaux.