Ainsi les Albanais eux-mêmes sont entraînés dans un mouvement général de progrès, at quand ils seront entrés en relations suivies avec les autres peuples, on peut espérer à bon droit qu'ils joueront un rôle important, car ils se distinguent, en général, par la finesse de 1 esprit, la clarté de la pensée et la force du caractère. Les montagnards de l'Albanie ont sur les Bosniaques et les Monténégrins l'avantage d'avoir un littoral maritime; mais ils n'en profitent guère, non-seulement à cause du brigandage, de leurs dissensions intestines et de leur manque d'industrie, mais aussi à cause des obstacles que leur opposent les escarpements de leurs montagnes, le manque de ponts et de routes, les fièvres de la côte et les envasements continuels de leurs rivages, sans cesse agrandis par les alluvions de leurs boueuses rivières. Si grandes que soient ces difficultés, on s'étonne néanmoins de voir combien faible est la navigation sur les côtes de l'Albanie. Épirotes et Guègues ne sont-ils pas de la même race que ces corsaires hydriotes qui, lors de la guerre de l'indépendance hellénique, ont su faire naître de l'Archipel des flottes entières, et qui, depuis, sont restés les premiers parmi les excellents marins de la Grèce? Et pourtant les ports de la côte albanaise, Antivari, Saint-Jean de Medua, l'un des plus sûrs de la mer Adriatique, Durazzo, Avlona, Parga perdue dans sa forêt de citronniers, même la forte Prevesa; entourée de sa forêt de plus de cent mille oliviers, n'ont qu'un tout petit commerce de détail, desservi pour les deux tiers par des navires de Trieste et leurs équipages austro-dalmates: le total des échanges de la côte atteint à peine vingt millions de francs. A l'exception des Acrocérauniens et des habitants de Dulcigno, le port maritime de Skodra, nul Albanais turc ne se hasarde sur la mer pour la pêche ou le commerce. Malgré la fécondité naturelle des vallées, les articles d'exportation manquent presque complètement. On n'exploite point de mines en Albanie, et l'agriculture y est à l'état rudimentaire. En Épire, on ne connaît guère que l'élève des moutons et des chèvres. Chaque famille y possède en moyenne un troupeau d'une quarantaine de têtes.

A l'époque romaine, ces contrées étaient également fort délaissées; seulement une cité somptueuse, Nicopolis, bâtie par Auguste, pour rappeler le souvenir de sa victoire d'Actium, s'élevait sur un promontoire au, nord de la ville actuelle de Prevese: des troupeaux en parcourent maintenant les ruines. Une autre ville, Dyracchium, le Durazzo des Italiens, qu'entourent des campements de Tsiganes, avait une certaine importance comme lieu de débarquement des légions romaines et comme point d'attache de la Via Egnatia, qui traversait de l'est à l'ouest toute la péninsule thraco-hellénique: c'était la ville qui reliait l'Orient à l'Italie; de nos jours c'est là que vient aboutir le télégraphe transadriatique. Il est possible que, dans un avenir prochain, lorsque la Turquie fera de nouveau partie dans son entier du monde européen, le port d'Avlona remplace Dyracchium dans le rôle d'intermédiaire entre les deux pays: ce serait, relativement à Brindisi, le Calais de ce Douvres italien. Aussi bien situé que Durazzo comme point de départ d'un chemin de fer transpéninsulaire, Avlona a l'avantage d'être beaucoup plus rapprochée de la côte d'Italie et d'avoir un port sûr et profond, parfaitement abrité par l'île de Suseno et la «languette» d'Acrocéraunie.

RICHES ARNAUTES.

En attendant qu'une ville de commerce s'établisse sur la côte et remplace les misérables «échelles», auxquelles on donne le nom de ports, tout le mouvement des échanges se concentre dans les deux cités de Skodra et de Janina et dans quelques autres villes de l'intérieur. Les plus considérables sont Prisrend, dont les grands se vantent de la magnificence de leurs costumes et de la beauté de leurs armes; Ipek, Pristina, Djakova, toutes situées au pied du Skhar, dans les magnifiques vallées où doivent nécessairement s'opérer les échanges entre la Macédoine et la Bosnie, entre les Serbes et les Albanais. Dans la région maritime, Tirana, Berat, Elbassan, l'antique Albanon, dont le nom se confond avec celui du pays lui-même, ont aussi quelque importance. Enfin, Goritza, au sud du lac d'Okrida, est également un lieu de trafic assez fréquenté, grâce à sa position sur le seuil de passage entre le versant de la mer Adriatique et celui de la mer Égée. De même que Prisrend, Skodra et Janina occupent, au débouché des montagnes, des sites où devaient s'agglomérer les populations à cause des avantages naturels qui s'y trouvent réunis. De ces deux cités, la plus pittoresque est la ville d'Épire, assise au bord de son beau lac, en face des masses un peu lourdes du Pinde, mais en vue des montagnes de la Grèce, «au gris lumineux, brillant comme un tissu de soie.» Du temps d'Ali-Pacha, Janina, devenue capitale d'empire, était aussi beaucoup plus populeuse que Skodra. Celle-ci, souvent désignée du nom de Scutari, a maintenant repris le dessus. Elle est admirablement située à l'endroit précis où, des contrées du Danube et des bords de la mer Égée, convergent les routes de la basse vallée du Drin et du golfe Adriatique. Skodra, la première cité de l'Orient que l'on rencontre en venant d'Italie, paraît d'abord assez bizarre avec ses nombreux jardins, entourés de murs élevés, ses rues désertes, le désordre de ses constructions. Le voyageur se demande encore où se trouve la ville, lorsqu'il a déjà depuis longtemps pénétré dans l'enceinte. Mais qu'il monte sur la butte calcaire qui porte l'ancien château vénitien de Rosapha! et le plus admirable panorama se déroulera sous son regard. Les dômes de Skodra, ses vingt minarets, la riche verdure de sa plaine, son amphithéâtre de montagnes étrangement découpées, son lac étincelant au soleil et les eaux sinueuses du Drin et de la Boïana forment un spectacle d'une rare magnificence. La mer, quoique peu éloignée, manque pourtant à ce tableau [29].

[Note 29: ][ (retour) ] Villes principales de l'Albanie, avec leur population approximative:

Prisrend........... 46,000 hab.
Skodra............. 35,000 »
Janina............. 25,000 »
Djakova............ 28,000 »
Ipek............... 20,000 »
Elbassan........... 12,000 »
Pristina........... 11,000 »
Berat.............. 11,000 »
Tirana............. 10,000 »
Goritzu............ 10,000 »
Argyro-Kastro...... 8,000 »
Provesa............ 7,000 »

V

LES ALPES ILLYRIENNES ET LA SLAVIE TURQUE

La Bosnie, à l'angle nord-ouest de la Turquie, est la Suisse de l'Orient européen, mais une Suisse dont les montagnes ne s'élèvent pas dans la région des neiges persistantes et des glaces. Les chaînes de la Bosnie et de sa province méridionale, l'Herzégovine, ont sur une grande partie de leur développement beaucoup de ressemblance avec celles du Jura. Comme les monts de la Suisse occidentale, elles sont composées principalement de roches calcaires qui se développent en longs remparts parallèles, hérissés ça et là de crêtes aiguës. Comme les renflements du Jura, les chaînes bosniaques sont aussi de hauteurs inégales et, dans leur ensemble, affectent la forme d'un plateau à sillons parallèles, disposés comme autant de degrés successifs, d'une pente idéale assez douce. La chaîne maîtresse de la Bosnie septentrionale est celle qui la sépare de la côte dalmate; d'autres bourrelets de montagnes plus basses vont en s'inclinant au nord-est vers les plaines de la Save. Cependant cette régularité générale des hauteurs de la Bosnie est interrompue par de nombreux accidents géologiques, formations schisteuses et calcaires d'origine ancienne, roches triasiques, dolomites, dépôts tertiaires, éruptions de serpentines. A l'est et au sud-est, plusieurs grandes vallées cratériformes séparent les monts bosniaques des massifs de la Serbie. La plus remarquable de toutes est la plaine de Novibasar, où viennent se rencontrer un grand nombre de torrents et qui commandent tous les passages de la contrée. C'est la clef stratégique de cette région de la Turquie: aussi le gouvernement turc veut-il en faire la station principale du futur réseau des chemins de fer du nord-ouest.