LES ALPES PENNINES, VIE PRISE DE LA BECCA DI NONA OU PIC CARREL (3,165 MÈTRES)
(D'après un panorama photographié par M. Civiale.)
L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants. Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monts du Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en barrière infranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en monts et en vallées; partout le climat général du pays est assez doux pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards, assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir leur indépendance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples des plaines opposées: c'est par eux que se faisaient les rares échanges entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et mettre les populations en rapport de guerre ou d'amitié, étaient indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se dirige du nord au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral méditerranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est réduit à sa moindre largeur; en outre, les climats se ressemblent sur les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Viso, et par suite les populations se trouvent beaucoup plus rapprochées par les moeurs et le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents.
Comparé à celui des Alpes; le rôle des autres chaînes de montagnes, dans l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les destinées des peuples n'est pas moins évidente; Ainsi les Norvégiens et les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des Alpes scandinaves; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des montagnes de la Bohême, tout peuplé de Tchèques et presque entouré d'Allemands, ressemble à une île qu'assiégent les flots de la mer. En Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Écosse ont protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que les Bretons doivent de n'avoir pas été complétement francisés, et le plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les populations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand obstacle à la marche des nations; elles eussent été jusqu'à nos jours l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à tourner par leurs extrémités voisines de la mer.
III
ZONE MARITIME
Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de conditions physiques. Le Pò, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent sous les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent les terres de leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches. Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de ses avant-monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout, des eaux courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme il en existe tant dans les continents d'Afrique et d'Asie; nulle part non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peuples, ne pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie humaine se fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à ceux de l'Atlantique.
Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux, l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents. Elle est une par sa masse centrale, et «diverse» par ses nombreuses péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres. Strabon comparait l'Europe à un dragon. Les géographes de la Renaissance aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la tête et la France le coeur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les vastes plis de la robe traînante.