Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie, quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais, sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites allemands et hongrois les ont remplacés.

Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient de quoi se nourrir [53].

[Note 53: ][ (retour) ] Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total.. 64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863..... 230,000,000 fr.

Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie. Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans l'administration et contribuent à développer ce fléau de la bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise. Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger, s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz, célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins, grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de l'Europe. Le prince ou kniaz gouverne avec le concours de ministres responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités. Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe. La Skoupchtina ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur; le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national, qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque commune ou obtchina, composée des diverses associations familiales, possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette publique [54].

[Note 54: ][ (retour) ] Budget de la Serbie en 1874:

Recettes........... 14,700,000 fr.
Dépenses........... 14,700,000 »

Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre «d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à l'entretien des écoles.