Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres, ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés, pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus considérable que celle de la France en raison de la superficie du territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les solitudes de l'Amérique méridionale [56] .

[Note 56: ][ (retour) ]

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés.
Population en 1871............ 26,800,000 hab.
Population kilométrique....... 90 »

II

LE BASSIN DU PO
LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.

La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces. C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures, tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la Sardaigne aux Alpes continentales.

Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose, couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler, l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit, du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes. La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages, les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.