Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie, n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne aussi la station de Ponte Sonti, mais bien à l'est d'Aquilée, près des sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6 mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque, il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs îlots à la terre ferme.
Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9 mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie. Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.
La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais, formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo, du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de kilomètres depuis deux mille ans.
L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours, dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue, et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de 240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta, dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales, les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés, deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.
Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis, à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien; mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la Brenta nuova ou Brentone, puis d'un deuxième, la Brenta nuovissima, on dériva les eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811 à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents. Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles; mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin. Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces redoutables voisins, les fleuves torrentiels.
Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était même défendu de cultiver les barene ou petits îlots élevés au-dessus du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux. Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau» de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues puissantes ou murazzi qui consolident la flèche sablonneuse de la côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les alluvions que charrie la mer.
Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: Alea jacta est. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger; mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello, encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel, un peu au-dessus du pont romain de Savignano.