DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA
Vue prise à la Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci.
Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme, dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là, comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide, sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50 kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux, était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement. L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre, déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre. Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.
Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74 kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours, appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel, devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage, dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre; en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.
Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement, le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno, remplacé par le Colombrone.
Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce, empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même. Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à l'assainissement de la contrée.
Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient, sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000 personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine, quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La malaria monte sur les collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques; elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse, et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino, quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des miasmes paludéens.