FLORENCE
Dessin de P. Benoist, d'après une photographie de J. Lévy.

Florence (Firenze), qui naguère fut la capitale de passage du royaume et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes. Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments. L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république. Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui, d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo: «Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de tous les citoyens, unis en un même vouloir.»

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur, le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est accablante: il caldo di Firenze est passé en proverbe dans toute l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest, dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes», et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis, la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art, dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra, qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.

De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur. Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia, Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant. Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.

La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.

La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins, enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni, n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus, elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane. Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile [81]. Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du fer, du plomb, de l'argent.