Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia Metella.

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite, que l'on a trouvés sous les masses épaisses du peperino volcanique, prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne [88].

[Note 88: ][ (retour) ] Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations permanentes [89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait 23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui seul le nom de l'ancien fleuve (Liris), coule à une faible distance du côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace de M. de Montricher [90].

[Note 89: ][ (retour) ] Lacs des montagnes romaines:

Superficie. Altitude. Profondeur.
Lacs volcaniques:
Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres.
» Bracciano 58 » 151 » 250 »
» Albano 6 » 305 » 142 »
» Nemi 2 » 338 » 50 »
Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 »
» de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 »