Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier, soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le Gladiateur et l'Apollon du Belvédère; à demi enfouis dans le sable des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle. C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées l'Énéide, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée, un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés, est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits, parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura, de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon. Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible, de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare, qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco, tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais, pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers, des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates. Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius, on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au nord et au sud, est le plus étendu [92]. C'est aussi le seul qui soit navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (col Fiorito). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure, «le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

[Note 92: ][ (retour) ]

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.
Longueur du cours................ 418 kilom.
Longueur du cours navigable...... 90 kilom.

... the most living crystal that was e'er

The haunt of the river nymph, to gaze and lave