Quand un homme peut se donner ainsi la fête de merveilles imaginaires, il en vient à dédaigner les spectacles que lui impose le soleil trop véridique. Villiers eut même pour la clarté du jour une sorte d’aversion ; dans sa jeunesse, il fermait, le matin, ses contrevents et travaillait à la lueur d’un flambeau. Il resta, plus tard, un amant effréné de la nuit, un noctambule, parce que la nuit émancipait ses yeux devant les formes incertaines. De même, il méprisait les voyages, à l’égal d’une servitude ; pourquoi aurait-il voulu vérifier si ses visions étaient exactes ?
Une ville antique, confiait-il à son ami Remacle[52], Bénarès, se dresse depuis des jours impérativement exigeante comme un personnage unique et flamboyant du passé, mirage réel. Je photographierais, malgré moi, cette cité surgie en moi, sans aucune raison de lectures ou rêves préalables, avec ses palais, aspects de rues, boutiques, cortèges royaux à éléphants et en armes. Et vous entendez ? Je vous donne un Bénarès, tel qu’il a existé, j’en suis certain, cela sans documents, une vision réelle, non une reconstitution à travaux à la Salammbô. Cela fera un certain effet.
[52] Cité par Fernand Clerget (Villiers de l’Isle-Adam, p. 131). Sur la puissance évocatrice de Villiers, v. Henri Lavedan, Émotions, pp. 44-45.
Son imagination, par choix, s’assujettissait des pays extraordinaires et des villes anéanties, comme étant mieux à son aise pour se les figurer sans contradiction. Il ne les photographiait point, malgré tout, à la manière d’une voyante, d’une Catherine Emmerich décrivant, dans une vision toute intuitive, Jérusalem et les scènes évangéliques. Akëdysséril[53], où il a cru ressusciter exactement Bénarès, suppose, quoi qu’il affirme, « des rêves et des lectures préalables ». Ce n’est pas en lui-même qu’il a trouvé « le lingham de Siva », les « phaodjs », les « psylles », et les « saïns, desservants de la demeure du Dieu ».
[53] Publié avec d’autres nouvelles sous ce mauvais titre : Le Secret de l’Échafaud, chez Flammarion (Collection : Les auteurs célèbres).
Dans les aspects de ses obsessions se laissent aisément surprendre des vestiges de littérature, l’empreinte d’un Baudelaire, la tonalité des sujets où se complut l’auteur des Paradis artificiels.
Analogue à celle d’Edgar Poë, sa fantaisie d’imaginatif procréait des figures de femmes d’une perfection irréalisable. Le possible ne pouvant assouvir son appétit de beauté, il s’évadait, au delà, dans l’inconnu. Mais, ce qu’il sentait humainement impossible, il voulait l’animer devant ses yeux, le tenir entre ses mains comme plus vrai que la plus immédiate réalité : le comte d’Athol[54], au retour des funérailles de sa jeune épouse Véra, veut se convaincre qu’elle n’est pas morte, il la croit là, il lui parle, elle lui répond ; l’hallucination, proche de la folie, s’exalte jusqu’à l’instant où
leurs lèvres s’unissent dans une joie divine, — oublieuse — immortelle. Et ils s’aperçoivent alors qu’ils n’étaient réellement qu’un seul être.
[54] Les Contes cruels : Véra.
Si la pensée engendre ce qui existe hors d’elle, l’illusion du comte d’Athol n’a rien d’absurde. Mais, pour que l’esprit puisse avoir foi aux fantômes où il se dédouble, il a besoin de les matérialiser. Le terme de la fiction idéaliste devait être l’Ève future, la femme idéalement artificielle.