En même temps il enseignait à son neveu l’horreur du despotisme. Voilà le vrai fond doctrinal, très simpliste, de Lamennais. C’est Rousseau qui l’a formé. Toutes les influences qui le traversèrent n’auront sur son âme qu’une emprise passagère ; il se retrouvera jusqu’au bout disciple de Rousseau.

A seize ans, il avait délaissé les pratiques religieuses ; il cédait à des imaginations sensuelles ou il se complaisait dans un pessimisme factice et, littérairement, l’abrégeait en cette boutade : « Problème à résoudre : accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux possible. Solution : la vie humaine. »

La Terreur dégoûta cependant son oncle et lui des philosophes. Il revint à Pascal, une des admirations de M. des Saudrais. L’Essai sur l’indifférence reprendra, pour l’éclaircissement des grandes énigmes, la méthode pascalienne, les phrases de Pascal que l’oncle lui avait inculquées dans la mémoire. Félicité lut, aussitôt paru, le Génie du christianisme. Il regarda vivre son frère Jean-Marie qui s’acheminait au sacerdoce. Jean-Marie le dominait par une fermeté persuasive et tendre. Le meilleur des idées de Lamennais lui vint, semble-t-il, de son frère. Ardent à imaginer, mais, dans le domaine des concepts, recevant plus qu’il ne créait, il ébaucha aussitôt les lignes d’un vaste ouvrage d’apologétique issu tout ensemble de Pascal et de Chateaubriand.

Un dogme néanmoins le rebutait ; chez un familier de Rousseau peut-on en être surpris ? Il trouvait dur d’admettre que l’Église exigeât l’obéissance du sentiment personnel à l’autorité de ses Docteurs et à la tradition. Jean-Marie mobilisa, pour justifier ce magistère, toute une cohorte d’arguments. Comme il voyait Félicité encore indécis, il osa tout d’un coup lui dire :

« Confesse-toi. »

Félicité s’agenouilla devant son frère ; il se fit humble, dans la douceur des aveux et un abandon de soi-même où l’évidence de sa faiblesse devenait un principe de force. En se relevant, il dit à Jean-Marie :

« J’ai la foi et je suis étonné de n’avoir pas compris ce que tu m’exposais tout à l’heure. »

L’amour vainquit la fausse logique ; l’ascendant d’une volonté plus droite que la sienne, l’empire de la grâce avaient brisé ses résistances.

Sa conversion fut-elle suffisamment décisive ? Demeurer imparfait, jouir de l’être, c’est le plus grave des risques pour une âme que la sainteté presse de son appel. Lamennais n’éliminera jamais de sa vie profonde, avec une secrète vanité de littérateur, une indulgence pour l’exaltation libertaire de son Moi. Peut-être aussi restait-il avec la faim des bonheurs terrestres qu’il n’avait pas goûtés.

Il aura beau se pénétrer des conseils de l’Imitation, du livre dont il faisait ses délices ; il n’arrivera pas à se rabaisser, comme disait Marguerite-Marie, « au centre de son néant ». Il écrivait à son frère :