Quelle est donc au juste sa pensée devant ces visionnaires ? Outre la poésie lorraine de leur histoire, était-ce une curiosité de psychologue qui l’attirait à s’y enfoncer ? Ou bien poursuivait-il cette investigation en homme troublé par les problèmes de l’Invisible et qui veut au moins voir clair dans la notion qu’il s’en fait ?
Après la campagne que nul, à sa place, n’eût menée à bien et qu’il a soutenue avec une ténacité si noble en faveur des églises, beaucoup de catholiques attendaient la Colline inspirée comme un livre où s’attesterait une volonté de croire, où celui qui s’évertue à sauver les murs et les voûtes du sanctuaire entrerait dans la nef pour s’agenouiller. Ils ont été déçus ; certains même — et ceux-là ont eu tort, je crois — se sont scandalisés que des prêtres et des religieuses apparussent en des postures de déchéance et d’indignité. Pour moi, je n’ai point eu d’étonnement, vu la position déjà prise par Maurice Barrès devant l’Église et ses dogmes, et qu’il n’a pas encore dépassée.
La Colline inspirée me produit, avant tout, l’impression d’une enquête intérieure poursuivie par le moraliste sur son mode de religiosité et d’orthodoxie positiviste ; je l’y retrouve avec cette combinaison de fantaisie lyrique, voluptueuse et d’intellectualisme dont il s’affranchira peut-être un jour.
Au début du livre, l’idéalisme renanien pèse davantage sur son esprit ; « L’âme ! Le ciel ! écrit-il p. 17, vieux mots dont la magie garde sa force ! » On croirait réentendre avec un autre son la phrase fameuse : « Dieu ! l’âme ! l’immortalité ! tous ces bons vieux mots ! »… Seulement Renan ajoutait : Un peu lourds peut-être, et ceci, Barrès ne le penserait plus.
Il s’est rendu compte que l’adoration religieuse est nécessaire aux âmes, et il accepte le catholicisme en tant que ses principes répondent à nos besoins actuels de civilisés et de Français. Mais, dans la religion, il admet la croyance elle-même, non l’objet de la croyance. D’où le malaise que nous cause plus d’une page de la Colline inspirée. A nous qui possédons la Face vivante de l’Homme-Dieu et de sa Mère, que nous importent Rosmertha, la grâce équivoque et défunte de l’Hermaphrodite, et toutes les fausses images évanouies devant la clarté du Christ !
Le poète écoute les Symphonies sur la prairie, le chant qui sort de deux âmes, celle de l’enthousiaste sans loi, et celle du prêtre fidèle à la règle. Il perçoit avec délices leur alternance et serait affligé si, « en ce drame musical », l’une des deux parties manquait. Qui des deux a raison contre l’autre, le Père Aubry ou Léopold ? En fait, la droiture de Barrès n’hésite pas ; il conclut à la nécessité salutaire de l’orthodoxie, et présente comme juste, si dure qu’elle soit, la condamnation du schismatique. Seulement, il ne reconnaît point l’essence éternelle et absolue de la hiérarchie, cette émanation de l’autorité du Verbe, allant du Consécrateur invisible à l’évêque qui consacre le prêtre, et du prêtre à la communion des fidèles. La chapelle, dans l’Épilogue, nous dit :
« Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente… Je prolonge la prairie, même quand elle me nie. J’ai été construite, à force d’y avoir été rêvée… Qui que tu sois, il n’est en toi rien d’excellent qui t’empêche d’accepter mon secours… Nous avons été préparés, toi et moi, par tes pères[90]. Comme toi, je les incarne… »
[90] Entre cette conception et celle de Charles Maurras on a signalé des analogies. L’une et l’autre coïncident, en effet, sur ce point. Mais, dans l’ensemble, les tendances religieuses de Barrès contredisent les principes de Maurras, puisqu’il fait une large place au « sentiment ».
Sous l’éloquence de ce langage persiste l’inadmissible idée que le catholicisme, comme tout autre système religieux, a été préparé par les rêves des générations et constitué par une loi toute naturelle d’ordonnance et de discipline, en d’autres termes, qu’il n’est pas vraiment divin, au sens où nous y croyons.
Il y a pourtant, au seuil du même Épilogue, un passage qui laisse percer, chez Maurice Barrès, une inquiétude mystique plus sérieuse, c’est en sa réflexion sur les saisons qui recommencent :