Car la simplicité n’est qu’un trait de la clarté céleste touchant les cimes de l’intelligence et du cœur. Mais, avant que Dieu pénètre, il faut que les petites complications et les brouillards de l’amour-propre soient partis.
Quel motif, à cette heure, m’engage en ces réflexions ? Je viens de lire un livre dont un ami m’avait fait les plus grandes louanges, et je le ferme, déçu, presque irrité. L’auteur est un esprit subtil, méditatif, imbu d’une haute formation religieuse, trop exercé aux roueries de l’écriture littéraire. Il affrontait un sujet tout gonflé de pathétique divin ; or, loin de se livrer aux solennelles émotions que je cherchais dans son récit, il les transpose en périodes laborieusement compassées, copie les rythmes factices d’un tel, les images moralisantes d’un autre, les phrases sans verbe d’un troisième. J’aurais voulu, par lui, m’exalter, et il m’inflige un exercice de rhéteur.
Je sais bien que les modernes ont, pour n’être pas simples, toutes sortes de raisons : tant d’incertitudes subconscientes, de philosophies hétérogènes, d’esthétiques antagonistes se bousculent au fond de leur culture ! Chez plus d’un qui se croit vigoureux, les contours vacillants des idées ressemblent à la rondeur fuyante de la mer ; une surface tranquille couvre les grouillements de l’abîme. Quant aux blasés, aux survivants du dilettantisme, ils se divertissent dans leur incohérence ; tantôt ils qualifieraient de simple ce qui est informe, de naïf ce qui confine à la stupidité ; tantôt ils ont soif de l’imprévu, du baroque, du fin des fins.
Si la musique, mieux que nul autre art, accuse les signes mentaux d’une génération, quelle horreur du naturel en ces pochades sonores, ces jeux d’harmonies quintessenciés où le discours musical ne veut avoir ni commencement, ni milieu, ni conclusion logique, où des larves de thèmes vagissent et succombent dans des carillons d’accords désorbités ! Tout cela, demain, paraîtra vieillot, comme l’est depuis longtemps la poésie des imitateurs de Verlaine. L’avenir retiendra-t-il, de cet art transitoire, même quelques fantaisies exquises et mièvres ?
Les siècles, en effet, sont des voyageurs hâtifs n’emportant avec eux que le nécessaire. Les aliments qu’ils se transmettent sont des chants simples, des livres simples dont la forme s’est soumise aux règles générales de la structure esthétique et du langage raisonnable. La simplicité du génie français, en son plus bel éclat, a fait, pour une part évidente, l’universalité durable de ses œuvres.
Il est habituel d’associer la simplicité à la grandeur. Un homme qui peut construire de vastes ensembles ne s’attarde pas à finioler. Une fois acquise la plénitude de l’élaboration, il énonce les choses telles qu’il les sent, et, comme à son insu, prolonge, au delà de ce qu’il exprime, des perspectives immenses. J’ouvre la Genèse, je lis au seizième verset du premier chapitre :
« Dieu fit deux grands luminaires, un plus grand pour commander au jour, un moins grand pour commander à la nuit, et les étoiles. »
La façon négligente et sublime de cette fin : Et les étoiles, me semble un exemplaire de simplicité dans la grandeur.
L’esprit de simplicité devait emplir, entre tous les livres, celui qui porte le sceau de la révélation primitive. Certaines parties des Écritures ne maintiennent pas, dans leur style, ce caractère au même degré : Ézéchiel est moins simple d’imagination que Moïse ou David, et les derniers prophètes trahissent le goût des subtilités symboliques, des artifices d’école, comme pour faire glorieusement valoir la nudité diaphane des Évangiles.
C’est un lieu commun, canonisé par Fénelon, — ce modèle du faux simple — de célébrer la simplicité des Grecs, selon lui, plus proches que nous « de la nature ». Homère lui donne raison dans ce qu’il a de plus archaïque. Mais, les chœurs des tragédies, les strophes de Pindare, les discours de Thucydide, quoi de plus compliqué ! Et l’alexandrinisme, après avoir infesté l’art grec, corrompit dans sa fleur la poésie latine, dont les plus hauts virtuoses, hors des inspirations qu’ils tinrent du pays et de ses robustes races, ne furent que des mosaïstes, des arrangeurs d’images empruntées.