D’Aurevilly sentait ce qui manquait, dans son œuvre, à une synthèse du visible et de l’invisible. Des âmes existent, ailées, radieuses, qu’un vent pur enlève, comme la colombe de l’arche, au-dessus des cloaques ténébreux. Le conteur des Diaboliques rêvait de leur donner un pendant : les Célestes. Faute de temps ou d’inspiration il ne les a jamais esquissées. C’est qu’il est plus accessible d’exprimer les passions mauvaises que la vertu. Celle-ci paraît trop aisément conventionnelle, hors du possible.
Au temps de Barbey d’Aurevilly, une mode pessimiste portait les écrivains à faire leur pâture de l’horrible, du monstrueux, de tout ce qui révolte une sensibilité moyenne.
Huysmans, avant sa conversion, par un sadisme morbide, se divertira en évoquant les atrocités d’un Gilles de Rais. Là-bas s’achève sur l’effroyable récit d’une Messe noire. Léon Bloy transposera, dans le Désespéré, les souffrances de sa jeunesse, exagérant au delà du vraisemblable les calamités qu’un artiste peut appeler sur lui.
Le Désespéré n’est pas un roman, pas plus qu’En route de Huysmans. Un roman, disait d’Aurevilly, c’est de l’histoire possible. Quand les faits réels débordent sur la fiction ou paraissent l’exclure, nous n’avons plus un roman, mais des confessions, des mémoires, une autobiographie, avec ce que Bloy appelait « l’arrangement littéraire », la liberté de modifier ou même de déformer l’histoire, en vue d’un certain effet. Bloy, d’ailleurs, était trop lyrique, et, comme Huysmans, trop préoccupé de lui-même, pour se mettre dans l’état d’esprit propre au romancier.
S’il eut sur le roman quelque influence, ce fut par ricochet, en tant qu’il secouait d’âpres invectives l’illusion païenne où s’engourdissait, chez certains, la ferveur de la foi.
Au contraire, les livres de Ferdinand Fabre sont de vrais romans, et catholiques de pensée, bien qu’il n’y ménage guère les milieux cléricaux. Une scène comme les obsèques nocturnes de Mgr de Roquebrun, dans l’Abbé Tigrane, exigeait, pour être conçue, un sens rare du dramatique inhérent aux liturgies. On peut blâmer comme outrée la fureur ambitieuse d’un Rufin Capdepont. Mais n’oublions pas que ce roman se passe en un diocèse montagneux, dans un vieux pays proche de l’Espagne, où les antagonismes devaient s’exaspérer sans merci. L’auteur a moins cherché la stricte vraisemblance que la vérité symbolique. Le Démon, au surplus, quand il rôde autour d’une âme insensible aux convoitises charnelles, n’a prise sur elle que par l’ambition, l’orgueil ou le désespoir ; c’est lui qui trouble le terrible et grand Capdepont.
Nulle intention d’apologiste ne s’ajoute à la peinture des mœurs ; et pourtant une apologétique indirecte s’en dégage ; la force divine de l’Église est avérée même dans les faiblesses de ceux qui la représentent.
Avec Barbey d’Aurevilly et Ferdinand Fabre se définissait déjà ce que j’appellerais le roman catholique intégral : regarder la vie d’aussi près qu’on peut l’atteindre, mais en éclairer tous les aspects par cette flamme mystérieuse qui vient des gouffres d’en haut ou d’en bas.
Beaucoup d’œuvres modernes — et des plus importantes — sont nées, d’autre part, dans un rythme catholique ; elles seraient impossibles si l’auteur ne pensait en croyant. Paul Bourget, confrontant avec son expérience les doctrines de l’Église, fut amené à ce témoignage que ses livres, depuis le disciple, réitèrent obstinément : l’ordre catholique est principe de vie ; tout ce qui lui est contraire engendre le chaos, la mort. René Bazin a posé, dans la Barrière, un duel de consciences autour de l’orthodoxie, parce que lui-même attachait à sa foi un prix pathétique. Henry Bordeaux, dans la Maison morte, aurait-il rendu avec une simple émotion la mort pieuse d’une paysanne, s’il n’avait trouvé au fond de son cœur la piété d’un tel spectacle ?
François Mauriac a beau déclarer : « Je ne suis pas un romancier catholique ; je suis un catholique qui écrit des romans », sa sensibilité, ses fictions, son goût même de l’amer péché, tout suppose chez lui une vie intérieure catholique dont son art est pénétré jusqu’aux fibres.