Assurément, il ne faudrait pas confondre une telle torture mystique avec l’idée fixe, l’obsession maladive du Diable, qui va souvent jusqu’à la folie (j’ai rencontré, à Sainte-Anne, une vieille dame folle, convaincue qu’elle était Satan en personne). Mais l’abbé Donissan me paraît un janséniste effréné, presque un manichéen. Avouer le triomphe de Satan équivaut à désespérer de la Miséricorde, et nous ne sommes pas très loin du péché contre l’Esprit.
Je crains que Georges Bernanos, soit par une violence systématique de tempérament, soit par une recherche de l’effet, n’ait dépassé toute mesure dans l’expression de la tristesse spirituelle[109].
[109] Il reconnaît lui-même que la douceur et la confiance font défaut à l’abbé Donissan ; ce prêtre est un saint manqué. Mais la grandeur anormale dont il l’investit abuse le lecteur sur les limites du personnage.
Et nous touchons ici une des graves difficultés du roman catholique. Il représente l’homme pécheur, il doit le représenter. Un roman catholique ne doit jamais être un fade mensonge d’idylle. Cette expression du désordre, si forte qu’elle soit, va-t-elle néanmoins infliger aux âmes un accablement ? Je l’ai dit à propos des passions amoureuses :
« La grande règle, pour l’artiste chrétien, est de ne rien peindre qui laisse aux lecteurs l’impression dominante d’un trouble séduisant, de restreindre les épisodes charnels, d’en faire sentir les suites douloureuses, de présenter le péché comme le péché, la honte comme la honte. »
Mais, quand le romancier approfondit un drame spirituel, la limite est plus délicate à franchir, et le danger plus subtil. Il faut une nette fermeté de sens théologique, la justesse prudente de l’analyse, par-dessus tout, la bonhomie et la droiture de l’intuition.
Les possibilités du roman catholique sont immenses ; ses difficultés les égalent. Qu’elles ne rebutent pas les jeunes écrivains. Qu’ils expriment, dans son ampleur, le mystère joyeux comme le mystère douloureux de la vie intérieure. Qu’ils gardent, devant elle, une précieuse humilité. Seul la rendrait, avec sa plénitude, celui qui en aurait toute l’expérience, c’est-à-dire un Saint. Mais les Saints ont mieux à faire que des romans.
LE SIÈCLE EUCHARISTIQUE
Dans quelques jours ; toutes les routes de la chrétienté s’empliront des pèlerins qui vont au Congrès de Lourdes. Une année de plus dresse les reposoirs de la procession universelle où sera glorifié le Christ-Hostie. Aucun fait, depuis le commencement du nouveau siècle, n’est plus imposant que ces vastes assemblées de catholiques venus de pays sans nombre pour articuler ensemble un acte d’adoration. Le moyen âge lui-même n’a jamais connu de telles assises mystiques : on se rendait alors à Saint-Jacques de Compostelle comme en un lieu qui détenait les restes corporels d’un apôtre et la vertu sanctifiante de ses os. Ici, les attraits tangibles deviennent secondaires : l’Eucharistie peut s’adorer dans un pauvre ostensoir de village aussi bien que sous un dais escorté par cent évêques. Ce serait puéril, pour expliquer l’affluence des fidèles, d’en admettre seulement les causes extérieures, la force d’impulsion qui sollicite les hommes vers tout point où de longues foules se dirigent, l’attente de magnificences extraordinaires et d’unanimes émotions. Il faut atteindre au fond des âmes et, plus encore, dans les volontés conductrices de l’Esprit Saint, les raisons durables de ce mouvement.
A mesure que la fin des temps approche, une partie du genre humain s’endurcit davantage à nier sa Rédemption ; mais celle qui reste croyante veut plus énergiquement proclamer sa foi. Le soir tombe sur le monde ; la nuit commençante sera la nuit du dernier exode. C’est l’heure où les fils d’Israël immolaient l’Agneau sans tache. Nous aussi, nous savons qu’il faut marquer de son sang le linteau de notre porte afin que l’archange justicier, s’il passe, ne touche point nos têtes de son glaive. Comme eux, nous devons manger la pâque, « tenant à la main le bâton » de l’imminent voyage et « en hâte », avec la faim d’un grand désir.