Lille peut se glorifier d’avoir été la première ville choisie pour un grand Congrès eucharistique. C’était en 1881 : trois cents prêtres et laïques s’y étaient groupés ; quatre mille hommes prirent part à la cérémonie de clôture. Ce commencement, comparé à ce que furent les récents Congrès, fait penser au grain de senevé croissant en un arbre où les oiseaux du ciel bâtissent leur nid.

Le choix de Lourdes, cette année, a une signification magnifique : il atteste une reprise solennelle de la terre de France par Jésus-Christ Roi et par Marie. Lourdes est pour les catholiques un fief inexpugnable ; le Sauveur est là, si l’on peut dire, chez lui plus qu’en nul autre lieu ; il circule parmi les foules qui l’acclament, et sa présence est tellement sensible que jamais il ne passe sans guérir des infirmes ou délivrer des âmes souffrantes.

Les apparitions de Lourdes ne sont qu’une révélation anticipée, imparfaite du paradis. Quand on lit les récits de Bernadette et des témoins immédiats[111], on éprouve quelque chose de ce rafraîchissement qu’au sortir du purgatoire doivent connaître les sanctifiés.

[111] Ils sont bien transcrits dans le livre limpide et fervent de M. Reynès-Monlaur, la Vision de Bernadette.

Je ne crois point qu’il y ait dans l’histoire du christianisme une série de phénomènes comparables aux dix-huit apparitions, à ces conversations, devant une foule, entre une petite fille agenouillée et la Dame qu’on ne voyait pas, mais dont le visage se réverbérait sur le sien, à qui elle répondait, selon les volontés de qui elle agissait ; et la source irrécusable afflua pour témoigner elle-même que Bernadette avait vu. Cela se passait en 1858, alors que Renan, maître des esprits, prétendait avoir exclu, sans retour, des faits le surnaturel. Quelle compassion démesurée dans cette insistance de Marie à s’affirmer existante !

Mais, bien qu’elle ait à Lourdes redit trois fois le mot : Pénitence ! elle ne s’y révèle pas, comme à la Salette, la Mère douloureuse, transfixée par les sept glaives et prédisant à ses fils ingrats les dernières épouvantes. Quand elle se montre à Bernadette, elle sourit et, tandis que l’enfant récite son chapelet, elle prononce avec elle : Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. Ce sourire de l’Immaculée, cet hosanna réitéré à la Trinité sainte, n’est-ce point le paradis vermeil, celui qui descendait sur la figure de Bernadette, « transparente comme si de la lumière passait au travers ? » Et, racontait la voyante, la Dame souriait aussi en regardant les autres petites filles qui étaient là, les hommes et les femmes, toute l’humanité pécheresse. Or, le regard de Marie sur nous, c’est celui même du Fils de Dieu resplendissant en elle, l’éblouissement de l’éternelle Hostie réfléchi sur celle qui n’a jamais péché.

Ainsi, Lourdes est bien l’endroit de la terre où il nous convient le mieux de célébrer les merveilles du Saint Sacrement. Ainsi, nous tissons à notre siècle un manteau d’une pourpre radieuse, où sera mêlé, souhaitons-le, le rouge de notre sang[112], mais qui porte déjà la couleur du Sang de Jésus-Christ. Quand bien même son avenir serait lourd de calamités et d’ignominies, il aura eu l’ineffable privilège d’être le siècle eucharistique.

[112] Ces pages furent écrites en Juin 1914 ; elles parurent le 12 Juillet dans La Semaine littéraire.

LA JOIE CHRÉTIENNE

Certains mots portent, dans l’unité simple de leur forme, un signe d’absolu. Est-ce hasard si notre langue et d’autres font tenir en une syllabe le nom qui surpasse tout nom : Dieu ? Le terme joie semble élémentaire comme le feu, quand la flamme, droite et vive, surgit des sarments prêts à flamber.