La chaleur était si lourde qu’Hélène proposa de monter dans sa chambre où on respirerait un peu plus au large. Jules reconnut, derrière un fauteuil, une petite table à jeu, salie d’encre depuis que Paulette, se l’appropriant, y barbouillait, maussade, ses pensums d’écolière :
— Si nous essayions un bridge ? décida-t-il. Qu’en dis-tu, maman ? Hélène, tu feras le mort.
Il flattait le penchant invétéré de sa mère, ce besoin du jeu qu’il tenait d’elle. Pendant ses journées d’hôpital, le bridge suppléait d’autres spéculations ; c’était « un biscuit qui trompait sa faim ». Hélène bouleversa toute sa commode avant de trouver le paquet des cartes.
— A quel taux jouons-nous ? demanda Jules en s’installant.
Mme Restout eût trouvé fade une partie sans enjeu d’argent. Mais elle se méfiait : Jules, elle le savait trop, était un joueur sagace, intraitable ; elle-même, une fois que le démon du tapis vert l’agrippait, allait jusqu’au bout de ses moyens ; elle aurait joué sa chemise, elle aurait joué, confessait-elle, « les toiles d’araignées qui meublaient le fond de sa bourse ». Une inspiration lui vint qu’elle énonça incontinent :
— Bernard, je vous ai vu, tout à l’heure, mettre en liasse des coupures de cinq francs. Prêtez-nous en donc une centaine : nous ferons trois parts, et les gagnants… ou les gagnantes vous les rendront à la fin.
Bernard ne se ploya pas sans répugnance à sa fantaisie baroque. Pourquoi cette manie des grandeurs, quand on n’avait rien ? Cependant, s’il avait refusé, il aurait eu l’air de prendre pour des fripons sa belle-mère et Jules. Il ouvrit donc un placard, retira d’une cassette les billets et, de sa main, les répartit aux partenaires.
Le jour déclinait ; la partie commença, les volets clos, entre deux flambeaux allumés.
Il descendit fermer le magasin, écrivit en bas une lettre d’affaires. La diligente Adèle, au coin de son bureau, sous la même lampe, apprenait ses leçons pour le lendemain.
Au moment où il remonta, Jules avait déjà fait de copieuses levées ; et la pile des coupures s’enflait à côté de son jeu. Paulette, debout près de son oncle, s’évertuait à suivre le mouvement des as et des piques ; même sans bien comprendre, elle s’unissait d’une complicité perverse aux intentions du joueur, souhaitant qu’il gagnât tout, et, chose plus énorme, qu’il gardât son gain.