En attendant, il rejoignit Hélène, chargé d’un plus broussailleux fagot d’inquiétudes. D’elle à Glenka, un échange de paroles secrètes, peut-être un billet insinué entre ses doigts expliquait cet égarement dont Jules s’était aperçu. Le projet subit d’une soirée servait trop bien une intrigue qu’on ne pouvait plus traîner en longueur. Et, par surcroît, Sarug ! Après Lendormy, — son policier probable, — le Shylock au bec de vautour se ruant sur le patrimoine en lambeaux du chrétien malchanceux. Il faudrait subir son approche, l’assurer, dans des lettres, de sa considération, résister poliment aux embûches de ce maître chanteur.
Bernard était acculé sur une chaussée glissante, ayant à sa droite un trou profond comme des oubliettes et, à sa gauche, une fondrière sans merci : ou bien céder en pâture au Juif, pour une poignée de dollars, les quatre cent cinquante mille francs paralysés à Singapour, ou faillir aux engagements signés avec Bonfils. Jules avait posé comme le plus catégorique des impératifs la ligne de conduite qu’enjoignait un élémentaire instinct de défense : tenir ferme contre Sarug. Et Bernard lui avait donné, sans réflexion, l’assurance qu’il résisterait. Se laisser tondre par un Mandrin d’agioteur, c’eût été une sottise humainement inexplicable. Seul, Bernard, peut-être, aurait chéri dans l’offre de Sarug une occasion d’embrasser la sublime Pauvreté ; il se fût dégagé, en acceptant, de toute alliance d’intérêts avec cet homme hideux ; Hélène et ses enfants lui faisaient un devoir de ne pas abandonner un patrimoine récupérable. Mais, au lieu de pourchasser l’incertain, ne devait-il pas d’abord remplir ses promesses envers Bonfils ? Le dilemme traversa, un instant, sa conscience d’honnête homme. Il s’en libéra, selon son naturel, par une solution où l’imprévu divin compensait le vague des calculs :
— Aussi longtemps que j’aurai quelques sous dans ma caisse, je paierai, d’abord, Bonfils. Mais je ne céderai pas à Sarug. Pour les mois difficiles, le Pauvre qui possède tout aura pitié de ses pauvres.
L’anxiété de l’imminente indigence s’effaçait, au reste, devant la terreur de perdre Hélène ; tant que Glenka n’aurait pas disparu, de jour en jour, le péril rôdait autour d’elle plus dévorant.
Sous l’allée des sycomores, Hélène se promenait doucement avec Mme Lalotte, et les deux femmes se penchaient l’une vers l’autre d’un air de sympathie confidentielle. En se retournant, Mme Lalotte aperçut Bernard qui s’avançait et portait sur sa mine la gravité de ses impressions.
— M. Dieuzède, dit-elle, m’évoque un archevêque anglican dont j’ai entendu le sermon à Canterbury. Cet archevêque était beau ; il n’avait pas les beaux cheveux de M. Dieuzède ; et son sermon m’a ennuyée. Vous êtes heureuse, chère madame, d’avoir un mari plus beau qu’un archevêque, et ne faisant pas des sermons ennuyeux…
Ce compliment, un peu baroque, était ce qu’on appellerait, dans le style militaire, une prudente reconnaissance, une pointe en zig-zag sur le terrain ennemi. Mme Lalotte suivait une curiosité ; elle faisait le tour des sentiments d’Hélène, comme une belette flaire de son museau la porte d’un grenier obscur. Elle savait Glenka refroidi à l’égard de Mme Macreuse ; quelle autre femme l’occupait ? Entre Mme Dieuzède et lui, elle soupçonnait un mystère ; elle s’amusait à l’éventer. Sa visite et ses démonstrations d’amitié n’avaient pas eu d’autre motif. Hélène, un moment confiante, fut pincée par la bizarrerie de sa phrase serpentine.
— Mon mari est un grand cœur, répondit-elle d’une voix rapide, assez haut pour que Bernard pût l’entendre ; et, s’adressant à lui :
— Comment as-tu trouvé le pauvre Jules ?
— Dans une crise de névralgie ; une bonne nuit le remettra.