De vagues clients à servir défilèrent devant lui. Au ras du trottoir, contre le magasin, un rémouleur, abrité de la pluie sous une banne, repassait un large couteau de boucher. Son pied, chaussé d’un sabot, pressait la pédale qui manœuvrait la meule vertigineuse : en frisant la pierre d’où giclaient des étincelles, le tranchant du couteau lui arrachait un cri de porc égorgé, lequel cessait, puis s’aiguisait plus exaspérant. L’homme lui-même, un foulard rouge noué au cou, les yeux coiffés d’énormes lunettes, faisait penser à un sacrificateur barbare préparant quelque rite atroce. Fatigué de ce voisinage, Bernard faillit lui enjoindre :
— Allez-vous-en plus loin.
Mais il se reprit d’un égoïste désir de tranquillité :
— Pourquoi cet artisan, dont la rue est le seul atelier, irait-il ennuyer plutôt que moi les autres ? Il vaut mieux que ce soit moi. Je sais pour quelle cause et pour qui je souffre.
Les enfants arrivèrent de l’école. Charles, vu son jeune âge, était admis dans l’externat de ses sœurs. Il exhibait, épinglée à son manteau, une croix d’honneur noblement gagnée : seul de sa classe, il avait récité sans faute Après la bataille de Victor Hugo.
— Après la bataille ! dit gaiement Bernard. Alors, c’est une croix de guerre ! Ta mère sera contente, lorsqu’elle rentrera.
— Oh ! fit Paulette d’un air important et mystérieux, maman a plus d’une course et d’une visite… Elle rentrera tard, je pense.
Paulette, en fait de récompense, ne rapportait qu’une lettre de retenue pour le dimanche. Une maîtresse l’avait surprise, pendant la récréation, tenant ce propos :
— La messe tous les jours, le salut le soir, ça commence à me barber !
La paresse et le mauvais esprit de Paulette Dieuzède étaient déjà légendaires dans l’établissement. La directrice avait averti Bernard qu’on ne pourrait longtemps la tolérer si elle ne changeait. Il s’en affligeait d’autant plus qu’il avait demandé, pour ses trois enfants, une diminution des frais scolaires ; et, d’ici peu, ne serait-il pas réduit à supplier qu’on les gardât par charité ?