— Tu sais ! Que peux-tu savoir ? Ta mère t’a dit quelque chose, et tu nous laisses dans cette agonie ! Tiens, tu es un monstre.
Paulette retira de son corsage une lettre cachetée qu’elle tendit à son père théâtralement.
— Quand j’allais partir, à deux heures, maman me l’a donnée. Elle m’a fait jurer de ne pas te la remettre avant le soir. J’ai obéi ; suis-je un monstre d’avoir obéi ? Elle m’a confié qu’elle s’absentait ; pour ne pas vous peiner, elle a mieux aimé ne pas vous dire adieu.
Adèle, qui avait cru morte sa mère, releva la tête ; un long soupir gonfla sa poitrine. Bernard prit la lettre, s’approcha du lumignon posé sur la table, et déchira l’enveloppe avec un solennel tremblement. Et ses yeux lurent :
« Mon ami,
« Je veux encore t’appeler de ce nom ; je suis certaine que jamais tu ne cesseras d’être mon ami. Mais j’agis envers toi comme si tu n’étais plus mon ami. Tu me pardonneras ; de toi-même tu m’as promis que tu me pardonnerais. Je m’en vais, parce que la vie commune n’est plus possible dans la misère où nous descendons. Je pèse sur toi, tu pèses sur moi. Nous nous aigrissons l’un l’autre, et nous ne parvenons plus à nous entr’aider. Il faut que je me suffise, que je me débrouille toute seule. J’ai cherché à Paris une position ; on m’offre la gérance d’un magasin d’antiquités, rue de Babylone. Ayant accepté, je dois partir sans attendre.
« Je n’ai pas eu le courage de t’en parler. Tu m’aurais désolée par des insistances douloureuses et inutiles. Faire mes paquets devant toi, embrasser Adèle et Charles, je n’aurais jamais pu.
« Voici, maintenant, pourquoi je confie ma lettre à Paulette : cette enfant m’a toujours comprise mieux qu’Adèle ; et elle saura suivre mes recommandations. Mais Paulette a un caractère difficilement compatible avec les principes rigides où tu l’élèves ; elle te fera beaucoup d’ennuis ; loin de moi, elle sera très malheureuse. Laisse-la me rejoindre.
« Tu vois quelle confiance je garde en toi, puisque je m’en remets à ta décision pour une chose que j’aurais pu faire sans attendre ton consentement. On m’a trouvé un modeste appartement meublé de trois pièces, 27, rue Rousselet. Paulette y sera très bien ; la maison donne sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu. C’est à proximité d’un lycée où je l’enverrai.
« Embrasse pour moi Charles et Adèle. Jules, que j’ai mis au courant de mes résolutions et qui les approuve te fera part, avant de s’embarquer pour les Indes, des dispositions qu’il juge utiles à nos communs intérêts.
« Mon voyage et les frais à prévoir en arrivant à Paris exigent que j’emporte sur moi quelque argent. C’est un des motifs qui m’ont fait vendre mon petit bureau. J’ai pris 500 francs ; tu trouveras le reste de la somme au deuxième rayon de mon placard, dans une pochette, sous la pile des draps.
« Hélène. »
A cette lettre, écrite d’une main agile, en des termes secs et positifs, selon le style des Restout, était adjointe une liste d’objets qu’elle priait son mari de lui expédier par un commissionnaire. Sa fuite clandestine ne lui avait permis de prendre avec elle ni son linge de corps ni ses robes.
Après tout ce que Bernard avait enduré, une telle lecture devait ou le briser absolument ou opérer chez lui une sorte de sanglante libération.
Il fut déchiré, broyé au delà de ce qu’il croyait pouvoir souffrir. Le départ d’Hélène, la certitude qu’elle allait retrouver Glenka enfonçait comme un fer rouge dans sa plaie fumante. Hélène abandonnait à leur naufrage ses enfants et lui sur le radeau de la Méduse où elle refusait de partager leur faim. Tout cela était indigne, accablant, et il sentait plus de honte que d’amour affligé.
Mais, du moins, il ne se rongerait plus d’incertitude. Il voyait clair maintenant dans le cœur d’Hélène. La rupture était nette. L’était-elle sans arrière-pensée ? Hélène conservait la tenue d’une honnête femme. Pas une allusion à son amant. Bernard lui sut presque gré de cette réticence, comme d’une pudeur de sa faute ou d’un ménagement pour lui. Sa lettre n’accusait aucune des haines qu’une épouse infidèle nourrit le plus souvent à l’égard de l’homme qu’elle délaisse. Elle présentait la séparation comme une nécessité accidentelle qui n’avait rien d’irrévocable. Seulement elle réclamait Paulette.
— Cela jamais, se dit sur-le-champ Bernard. Paulette avec sa mère, les deux autres avec moi, c’est la famille coupée en deux, c’est le divorce. Paulette dans un faux ménage. Paulette corrompue par ce misérable ! Non, je ne consentirai pas à sa perdition.