— Je veux qu’au moment des étrennes mes enfants mangent quelques bonbons, comme si leur mère était là.
Mais il comptait sans son hôte, et son hôte s’appelait encore Bonfils ; car le logis qu’il occupait appartenait, tant qu’il n’aurait pas tout payé, au vieux libraire plus qu’à lui. Le lundi, dans son courrier du matin, il trouva une lettre où Bonfils lui reprochait aigrement son manque de parole et, d’autre part, ne pouvant à cause du moratorium exercer ni contrainte ni saisie, le suppliait de lui bailler le peu d’argent dont il disposait : sa fille était atteinte d’un cancer à la gorge ; sous peine d’asphyxie on allait l’opérer ; le chirurgien exigeait qu’on le payât d’avance ; ensuite, les soins, dans une clinique, seraient une ruine ; et tout cela en sachant bien qu’avant une année elle mourrait quand même d’une mort horrible.
Un autre débiteur lui eût froidement opposé sa pénurie totale : « Mes enfants et moi, avant vous ! » Bernard, depuis qu’il était pauvre, se représentait parfois ce que tel ou tel aurait pu faire et ne faisait pas afin de soulager son indigence. Aussi avait-il acquis cette conviction :
— Si dénué qu’on soit, on a toujours quelque chose à donner.
Bonfils, plus que lui peut-être, se trouvait aux abois et, en somme, avait le droit de compter sur son argent. Il chercha de quelle façon il pourrait lui prouver son bon vouloir.
— Les deux bergères de la chambre, songea-t-il, ne sont pas indispensables. Maintenant, surtout, je puis vivre sans fauteuils. Je les vendrai par Lendormy.
Il les descendit pour les montrer au maître brocanteur quand il le verrait, dans la journée.
Lendormy entra, comme d’habitude, avec l’allure d’un animal bondissant et fureteur ; aussitôt, il guigna les bergères ; mais, avant de prendre un journal, il s’informa d’un ton obséquieux :
— Madame est en voyage ?
— Oui, dit Bernard, placide et naturel autant qu’une telle question le lui permettait.