Quand il eut la visite de Toustain, sur son visage naïf et cordial, facile à lire comme un missel, il aperçut un brouillard attristé. Toustain savait, lui aussi. Mais il n’osait parler à Bernard de sa nouvelle infortune ; et Bernard éprouvait, devant Toustain, timide en sa compassion, une pudeur d’accuser sa femme, de s’avouer un mari trompé. Tandis que Brouland avait prévenu ses confidences, débridé carrément les ligatures saignantes autour de l’ulcère profond, Toustain attendait un soupir, un mot qui l’encourageât à plaindre tout haut son ami ; le silence de Bernard lui laissa comprendre que, pour une telle affliction, la meilleure des pitiés était de ne point en faire sentir.
Il venait charger le libraire de vendre un ouvrage à lui, assez rare, un in-quarto relié en maroquin vert, Les Observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges, rédigées par Pierre Belon, du Mans. Il désirait obtenir de ce volume cent cinquante francs, dont le tiers serait pour M. Dieuzède. C’était une aumône indirecte que sa pauvreté personnelle ne l’autorisait pas à élargir encore plus ; et Bernard voulait refuser, jugeant excessive la commission.
— Ah ! mon cher Toustain, au point où j’en suis, cent sous de bénéfice, c’est l’Eldorado. Songez qu’avant peu, à moins d’un miracle, je me demanderai chaque soir comment je paierai mon boulanger le lendemain.
Toustain, à cet aveu, leva les deux bras, dans un pénible émoi. Comme il tournait vers Bernard ses bons yeux bleus mouillés de larmes, le long de la rue, trotta en traînant ses galoches sur le pavé une bande de gamins qui sortaient d’une école voisine. Ils s’arrêtèrent près de la librairie, vociférant une chanson stupide où le mot « cornard » servait de refrain ; puis ils détalèrent avec des rires, des sifflets, des clameurs de singes en folie ; et, un peu plus loin, le couplet ignoble, hurlé plus fort, attira aux fenêtres, sur la porte des boutiques, tout le quartier. Bernard devint blême ; il n’avait point prévu le charivari d’une meute acharnée contre lui sans savoir pourquoi, sans le connaître, simplement parce qu’il montrait une longue chevelure, une démarche excentrique, et qu’on racontait sur son ménage l’éternelle histoire de Georges Dandin. Pour les petits bourgeois d’alentour, il était l’étranger, l’aristocrate, celui qu’on jalouse et qu’on exècre, dont on dit, s’il crève de faim : « Tant mieux ! »
Ces gamins tenaient de leurs ascendants une si parfaite couardise que, d’eux-mêmes, ils s’étaient enfuis à l’idée du châtiment mérité par leur prouesse. Comme la victime ne bronchait pas, sans doute ils recommenceraient plus effrontément et, ensuite, se lasseraient. Bernard fut troublé, n’ayant jamais encore fait l’expérience d’une manifestation populacière dirigée contre sa personne. Au reste, il n’était pas le seul atteint ; qu’arriverait-il si Adèle, Paulette et Charles, en rentrant de la pension, entendaient ces cris d’opprobre et cette chanson ?
— Elle est pour nous, dit-il à Toustain, l’aimable sérénade.
— Pour vous ! s’exclama Toustain, qui ne s’expliquait pas très bien les hurlements et les rires.
Il brandit sa grosse canne du côté de la rue :
— Attendez ! s’ils reviennent, ils sentiront les nœuds de ma trique. Je leur ôterai l’envie…
— N’en faites rien, s’opposa Bernard. Vous me chargeriez de ridicule, un peu plus. Je saurais me défendre, si je le voulais. Mais je ne le veux pas. Il faut apprendre à tolérer ses ennemis, si on est incapable de les aimer. Ce n’est pas à moi de fixer la mesure des souffrances qui me sont dues. Mais ne trouvez-vous pas humainement incompréhensible cette démonstration furibonde venant d’individus à qui je n’ai rien fait, qui ne me connaissent même pas ?