— Oui et non. Je flotte dans le vague, comme un noyé qui va s’évanouir. Mais tout me brise, tout me transperce. J’ai la tête enserrée d’épines, et des épines sous mon front qui bougent dans mon cerveau. J’ai arrêté la pendule ; le tic-tac me perforait les tempes. Il pleuvait, l’autre nuit. Le bruit des gouttes, sur la tôle des chéneaux, m’exaspérait comme si des becs d’oiseaux m’avaient piqué les côtes. Hier, je me suis évanouie ; le graphophone du marchand de vins hurlait un air de bastringue ; le supplice de ne pouvoir fuir m’a donné une crise d’étouffements. Mme Laboré, par bonheur, se trouvait là. Tu sais, elle passe des heures, tous les jours, avec moi. Elle aide la femme de ménage à retourner mon matelas. Tu la verras, ce matin… C’est elle qui m’a cueilli ces fleurs…

Hélène indiqua, d’un revers de main, sur la cheminée en désordre, parmi des fioles de remèdes, un bouquet d’héliotropes et de jacinthes sauvages, dans une buire d’étain, d’une forme charmante.

— Approche-toi, dit-elle ; ces jacinthes sentent l’amande. Regarde ces petites feuilles brillantes, dentelées. Comme c’est joli !

Bernard songea brusquement que la buire devait être un cadeau de Glenka. A son arrivée dans la chambre, par un sublime oubli de lui-même, il avait fait abstraction du passé. Il n’avait vu que la pauvre femme aux abois, qu’il aimait et qu’il venait disputer à la mort. Mais la présence du rival, incrustée en ce lit, en ces meubles, sur le plancher, mêlée à l’air du logis, à des choses qu’il devinait sans les voir, Hélène, d’une intonation et d’un geste, la réveilla tout à coup. Elle s’exaltait devant les fleurs de Mme Laboré, parce que le vase où elle les avait mises était un souvenir de son amant ! Bernard sentit au fond de sa propre chair le retour des instincts qui ne pardonnent pas. Entre sa femme et lui le fantôme s’interposa ; le ménage à trois continuerait-il ? Et il ne pouvait rien pour empêcher cette possession fictive, rien, si ce n’est patienter. Les années useraient l’image de Woronslas, comme elles avaient usé, en Bernard lui-même, celle d’Édith.

Il ne s’approcha point des fleurs, mais considéra tristement Hélène qui relevait derrière sa nuque une touffe de cheveux gris.

— Repose-toi, dit-il. Je ne veux pas que tu t’agites en parlant. Quand Mme Laboré viendra, nous prendrons une décision. Il est impossible que tu restes ici.

— Et où veux-tu que j’aille ? gémit-elle, consternée. Ici, j’ai un grand calme, — le graphophone ne joue que le dimanche ; — j’entends les coqs chanter, des petites filles sauter à la corde. Le soir, derrière les marronniers, les crépuscules sont si beaux ! Les gens viennent s’asseoir sur leur porte ; des jaseries lasses et tranquilles, comme dans un village. Vers dix heures, tout est endormi, sauf moi. Oh ! si je pouvais dormir une bonne nuit, une seule bonne nuit ! Mais, plus je cherche le sommeil, moins il vient. Je ressemble à ce condamné qu’on fit mourir en le privant de sommeil, et chaque fois qu’il s’assoupissait, on lui enfonçait dans les membres des pointes de baïonnettes.

Bernard tâcha de la convaincre que l’équilibre du dormir reviendrait avec l’ensemble de ses forces. « Vieillir de faim » avait jadis été sa frayeur ; à présent, elle se laissait consumer par cette maladie bizarre : ne vouloir et ne pouvoir plus manger ! Seul, un traitement vigoureux dans une maison de santé lui restituerait l’énergie de se nourrir et le sommeil.

— Et comment paierai-je ? se défendit-elle. Il me reste à peine cent francs.

— Quelqu’un de généreux m’a prêté, répliqua Bernard. Ne te mets pas en souci. Pense à vivre.