— Oui, grand ami, s’écria-t-elle avant que sa mère eût permis ou défendu, je suis tout à vous.
Preste comme un moineau, elle s’élança jusqu’à la chaise inoccupée, en face du pupitre.
Au même instant, Adèle, prête à partir avec Paulette, entra d’une démarche paisible, dans le jardin. Elle tenait un petit paquet de livres et des cahiers noués par une courroie. Son manteau, du même blond que celui de sa sœur, seyait beaucoup mieux au blanc rosé de son teint. Elle salua modestement Glenka et vint droit auprès de Bernard qu’elle embrassa en lui disant : « Au revoir. » Il méditait, incliné devant l’esquisse de son profil :
— Admire, — et il retint Adèle comme seule capable d’admirer, — ce délié des traits, cette profondeur du regard, ce nuageux des ombres…
— C’est bien toi, répondit Adèle, c’est quelque chose de ton âme.
Glenka fut saisi de cette parole et de la voix cristalline qui la prononça. Auparavant, il n’avait qu’entrevu Adèle dans la demi-clarté grise du magasin. Elle lui révéla soudain les grâces d’un angélique printemps : le duvet de lumière qui veloutait ses joues, les lignes incarnadines de ses lèvres achevées en deux fossettes, son nez mutin l’eussent fait songer à une ingénue de Greuze ; mais la coloration des sourcils relevait d’une énergie singulière la fluidité des yeux ; ce front si délicat semblait touché par les fraîcheurs d’une aurore supraterrestre.
Une idée traversa la fantaisie de Glenka : portraiturer ensemble Adèle et Paulette ; il expliqua aussitôt son désir à Mme Dieuzède. Mais Paulette, sans attendre la réponse, eut l’audace d’insinuer entre haut et bas :
— Vous savez, docteur, Adèle n’aime pas à poser ; elle me l’a dit ; n’est-ce pas, Adèle, que tu me l’as dit ? C’est maman qui voudrait être à sa place ; vous devriez la prendre.
Hélène devint rouge ; une veine bleuâtre qu’elle avait au milieu du front se gonfla sauvagement. La colère l’emporta d’une façon foudroyante, et deux claques cinglèrent la figure de Paulette abasourdie :
— Taisez-vous, mademoiselle ; en classe, tout de suite !