Bernard accepta la tranche, distraitement, mais répliqua :
— Elle te pétrifie parce que tu en as peur ; si tu plongeais ton regard jusqu’au fond de ses prunelles, tu verrais t’y répondre un visage divin.
Ils ne poussèrent point aigrement le conflit, toujours prêt à se réveiller entre eux, de l’intuition mystique et d’une vue terrestre des apparences. Au sortir de table, dans leur chambre, Bernard eut ou crut avoir l’explication totale du bel entrain d’Hélène.
— Tu sais, lui révéla-t-elle, j’ai rencontré sous le cloître de l’hôpital le docteur Glenka. Incidemment, je l’ai averti que tu consentirais à céder entre de bonnes mains ton Luyken. « Qu’il se garde bien de le vendre ailleurs, s’est-il écrié. Je lui en offre cinq cents francs, et demain, s’il veut. »
A cette proposition, Bernard, au lieu de s’épanouir, laissa deviner une souffrance complexe : quoi donc ! le livre choyé partirait si vite ! Et il eût préféré le vendre par l’entremise de Toustain.
— Quelle idée de mêler à cette affaire Glenka ? Tu ne veux pas que nous passions, dans son entourage, pour des miséreux ; et tu l’inities aux plus intimes de nos embarras !
— Oh ! détrompe-toi, fit-elle en rougissant un peu. Je ne lui ai pas confié le motif qui nous décide à réaliser cette affaire. Mais Glenka est un ami vrai ; il comprend notre position, et rendons-lui cette justice : il ne nous l’a jamais fait sentir.
— Au moins, reprit Bernard, as-tu ton éventail ?
Elle l’avait. Sans perdre un moment, de peur que Mme Bocquentin ne l’eût déjà vendu ou n’en gonflât le prix, elle s’était assuré l’objet de sa convoitise. Elle tardait à le mettre devant les yeux de son mari, sachant la comparaison douloureuse qu’il ferait de cette bagatelle et du chef-d’œuvre qu’elle lui coûtait.
— Je vais te le montrer, dit-elle sans élan, comme si, une fois son caprice satisfait, elle fût aussitôt blasée.