Pleine de jardins, la rue qu’ils suivirent était, en cette saison, comme une serre balsamique ; l’odeur de la clématite, triomphatrice et provocante, pareille à celles du poivre et du miel amalgamées, exaltait le parfum des lauriers, des bouillonnants sureaux, des fleurs de tabac, des chèvrefeuilles, des œillets et des lys.

Maintenant qu’elle approchait du logis de Glenka, les appréhensions d’Hélène l’oppressaient à nouveau : l’anxiété de jouer et de mal jouer se compliquait d’un trouble plus occulte, indéfini ; son énergie déclinait vers un abandon d’elle-même obscurément analogue à l’état hypnotique où l’on se laisse agir comme si l’on était extérieur et indifférent à ses actes. Pour se reprendre elle essayait d’oublier chez qui elle allait, qui elle verrait. Elle regardait, au passage, des petites filles sautant autour du cèdre d’une terrasse ; elle écouta le rire attardé d’un merle déchirant une charmille, le cri aigre et triste d’un paon, le crépitement en rafale de mitrailleuses s’exerçant sur le coteau.

Ils pressèrent le pas ; les invités de Glenka devaient être tous réunis. Quand la porte du salon s’ouvrit devant les Dieuzède, sous la lumière délicate que distillait du plafond une ampoule enclose dans une corbeille de cristal ambré, parmi les toilettes et les uniformes, Hélène ne discerna d’abord que deux choses.

La dame rousse, l’acheteuse de papier à lettres, et qu’elle savait être la femme d’un chimiste bactériologue, Mme Macreuse se trouvait là, non plus en rouge, mais en blanc avec un éventail de dentelle noire ; à l’entrée d’Hélène, du canapé où elle se prélassait, elle se retourna, dans le nuage d’une écharpe de tulle, d’un air curieux et presque impertinent.

Derrière elle, sur une table laquée, près d’une fenêtre, une douille d’obus convertie en vase soutenait une gerbe éclatante de lys. Or, Hélène avait dit à Glenka qu’elle raffolait des lys ; comment n’eût-elle pas reconnu dans leur présence une galanterie qui la visait ?

La soudaineté de ces remarques s’éclipsa, parce qu’elle entendit Glenka lui-même, empressé à sa rencontre, lui déclarer son enchantement de la recevoir, elle et M. Dieuzède, au milieu de ses amis.

Il disait des paroles flottantes avec son débit un peu martelé et une lenteur jouisseuse, comme dégustant les syllabes. Ses lèvres trop vermeilles laissaient descendre au fond d’Hélène chacune de ses phrases, ainsi qu’une gorgée d’une liqueur de feu. Pour l’instant, elle se défendait mal contre le sortilège ; elle croyait simplement écarter sa peur morbide d’un auditoire peut-être hostile. Et, en effet, son inquiétude passa tout d’un coup ; elle ne chercha même pas des yeux la harpe dressée dans un angle obscur, elle n’y pensait plus.

Les gens qu’on lui présenta lui firent peu d’impression ; ce fut une vingtaine d’ombres glissantes qui défila sur un écran. Elle observa davantage la contenance réciproque de Bernard et de Jules. Celui-ci aborda son beau-frère comme s’ils s’étaient vus la veille ; Bernard lui rendit sa poignée de main, sans effusion ni froideur. Les regards des deux hommes se rencontrèrent à peine. Hélène fut heureuse de leur officielle réconciliation, mais pour un motif qu’elle ne s’avouait point : Glenka l’avait préparée, s’attribuant volontiers le rôle d’un pacificateur irrésistible.

Jules, qui portait toujours au milieu du front sa mèche napoléonienne, n’avait plus son teint de jaunisse et ses yeux d’halluciné. Plusieurs mois d’un repos méthodique, sa jeunesse, une volonté sauvage de guérir le redressaient vers un état presque normal. Il se rassit en face de Mme Macreuse, centre imposant et parfumé du salon. L’amie de Woronslas Glenka invita Mme Dieuzède à se mettre près d’elle sur le canapé. Hélène se posa, légère et fine, contre les coussins, avec un juste milieu de réserve et de laisser-aller où se prouva aussitôt sa vieille aisance mondaine.

Mme Macreuse ne pouvait remuer les doigts ni tourner la tête sans étinceler : aux pétillements bleus de ses bagues répliquaient les éclairs de ses pendants d’oreilles et d’une épingle de diamants piquée dans son chignon. Sous sa tunique d’un blanc crémeux, un transparent d’un vert fluide suggérait de troubles mirages. Sa jupe, fendue par devant, découvrait fort haut sa jambe droite croisée sur l’autre.