— Tu dis vrai, appuya Brouland, la harpe chante ce que la raison perçoit ; elle analyse, elle détache ; elle ne veut pas émouvoir les fonds vagues de l’inconscience.

— A l’opposé de l’orgue, observa Bernard, dont les complexités polyphoniques nous immergent dans une sorte d’indéfini.

— Et pourtant, contesta Hélène, quoi de plus sensitif que la harpe au milieu d’un orchestre !

Elle exécuta une Sarabande de Rameau, galante, mais cérémonieuse ainsi qu’une danse sacrée. Les arpèges, drapant le motif de leur timbre fastueux, rappelaient à Bernard, chaque fois qu’il le réentendait, ces manteaux de l’ordre du Saint-Esprit où, sur la pompe du velours, se jouent des langues de feu rutilantes.

Le morceau charma visiblement l’auditoire ; dans les rythmes et le dessin mélodique les imaginations pouvaient insérer des formes picturales, les fantômes de révérences et de pas cadencés ; peut-être parce qu’on vivait sous la loi d’airain d’une effroyable guerre, discernait-on mieux la noblesse d’un art paisible fait pour éterniser des illusions radieuses.

Durant le silence d’une pause, d’un tilleul du jardin, un rossignol lança une vocalise imprévue ; ses coups de gorge délirants se perdirent ensuite parmi les sons de la harpe qui posait de solennels accords. Mais, à cet accompagnement insidieux, Hélène avait frissonné ; elle termina la Sarabande avec une exaltation contenue ; l’ampleur de la reprise finale se dilata, comme portée sur les ondes graves d’une cloche.

Dès lors, l’assistance était conquise ; Mme Macreuse elle-même battit des mains ; Sir Macdonald déclara : « Splendide ! Splendide ! » Hélène, excitée par le succès, attaqua intrépidement sa Fantaisie romantique. Au-dessus d’un chant languide elle fit déferler des tourbillons sonores, toutes les virtuosités d’un lyrisme hors de mode, mais qu’elle rajeunissait par sa fougue d’interprétation. Si elle avait un jeu quelquefois peu correct, les auditeurs n’en étaient pas moins enlevés au souffle impétueux de la mélodie comme dans un songe élyséen. Par instants, les mains vertigineuses, se faisant vis-à-vis, entre-croisaient des orbes de traits éblouissants ; ou bien le clavier, sous la parabole météorique d’un glissando, dans toute sa largeur, frémissait.

Il semblait vraiment à Woronslas qu’une clarté diffuse, sortie d’Hélène, ondoyait autour de ses joues, sur ses cheveux et jusqu’aux pointes de ses doigts où il croyait voir le sang bondir, étinceler. Ce prestige qu’il mêlait aux incantations de la musique, il se délectait à en être la dupe, il aurait voulu le prolonger sans terme. Il avait entendu de grands artistes ; pourquoi aucun d’eux ne l’avait-il comblé d’une extase aussi profonde ? Il écoutait bruire les sons éthérés, comme des épis mûrs, quand une brise les émeut. L’espace et le temps réels s’obnubilaient devant son âme. Lorsque les dernières notes expirèrent, il éprouva une déception, presque une peine à s’apercevoir que c’était fini. Mais l’enthousiasme de ses invités se déchaînait ; on s’élança vers Hélène, on l’assaillit de compliments sincères.

— Oh ! madame, s’écria, ravie, Mme Laboré, avez-vous au moins quelque plaisir à nous en donner tant ?

Il fallut, malgré tout, que Mme Macreuse glissât dans ses louanges un dard oblique :