— Je me demande, considéra Jules, si cette réunion où Hélène a brillé sera une réclame efficace auprès de votre clientèle. Vous passerez, plus qu’avant, pour des artistes. Des artistes boutiquiers sont un paradoxe dont les gens se méfient.
— D’abord, appuya Mme Restout de sa petite voix coupante, Bernard devrait sacrifier sa chevelure. Jules a raison. Il ne faut pas ressembler à un artiste, il faut être, si on veut réussir, comme tout le monde.
— Vous croyez, opposa Bernard badinement, que, si j’étais tondu très court, nous vendrions quatre fois plus de cartes postales ?
— Ah ! non par exemple, se récria en même temps Paulette, si papa n’avait plus ses cheveux, il serait pareil à Samson, quand Dalila eut mis ses ciseaux dans sa perruque.
— Papa, sans ses cheveux, ajouta, moins tranchante, Adèle, aurait une figure encore plus distinguée, et il serait encore moins populaire.
Jules, à la surprise de Mme Restout, laissa tomber dans la balance le poids souverain de son avis contre celui qu’elle venait d’émettre :
— Au fond, les cheveux sont accessoires. Le commun des sots détestent l’artiste parce qu’ils sentent quelqu’un d’une race supérieure et capable de jouissances qu’ils n’auront jamais. Un artiste dénué d’argent est comme un roi exilé qui se promènerait en fiacre avec sa couronne sur la tête. On le montrera du doigt et les gamins siffleront…
— Mais je ne suis pas un artiste, s’exclama Bernard ; je fus simplement un très humble amateur de belles choses.
— Les belles choses, aventura Mme Restout, vous ne devriez pas les étaler, surtout celles qui ont une couleur politique. Ainsi, la tenture aux fleurs de lys… Par ces temps d’union sacrée, c’est bien imprudent.
Hélène savourait la tranche juteuse d’un melon trempé dans de la glace ; elle n’avait point défendu la chevelure de Bernard ; on eût dit qu’elle s’en désintéressait. Mais, pour les fleurs de lys, elle protesta d’un rire sarcastique :