M. Ardel, agrégé d’histoire, venait d’être, un mois auparavant, nommé professeur à Sens. Il n’avait pas encore pris le loisir d’étudier la cathédrale ; ce monument le touchait peu ; car, étant un esprit fort, il s’évitait ainsi qu’à sa fille la rencontre d’images mystiques qu’il éliminait de leur commune vie. Néanmoins, par une curiosité d’historien et d’esthète, il s’était décidé, ce dimanche, à ne plus différer une visite au reste inoffensive pour son indifférence éprouvée.

Il considéra donc, d’un œil critique, d’abord la tour des cloches, depuis l’étroite et courte ogive de la porte jusqu’au campanile octogonal que la Renaissance a vissé tout au sommet.

Pauline la regardait en même temps ; mais quelque chose, dans cette masse hautaine, lui déplaisait : était-ce le relief rude et perpendiculaire des contreforts, la noirceur des abat-son, l’orgueil des pinacles qui surplombent solitairement l’autre tour décoiffée et tronquée ? Le visage de ces pierres la rebutait comme celui d’un justicier rébarbatif.

Son attention, une seconde, s’accrocha aux cinq statues blanches logées à mi-hauteur sous des niches pointues ; mais ces évêques, avec leur crosse, ne lui exprimaient rien. Ses yeux s’infléchirent à gauche vers le Saint Étienne du porche, en robe de clerc, mince et long comme une colonnette, doux et méditatif, présentant entre ses mains le Livre mystérieux. Puis elle se détourna, le nez au vague, et, d’un air de discrète impatience, fit deux ou trois pas en avant.

— Il n’y a pas à dire, remarqua, la canne levée vers la façade, son père qui la rejoignit, le moyen âge eut la tradition de la force !

M. Ardel n’articula point le mot : force ! sans une certaine emphase. Il laissait voir en sa démarche ce je ne sais quoi d’autoritaire et de gourmé où se ressemblent un pédagogue et un magistrat. Sa façon de balancer les bras et de porter sa tête accusaient le contentement acquis d’une supériorité. C’était d’ailleurs un homme d’une figure encore belle, quoique fatiguée par d’excessifs travaux. Si des bajoues alourdissaient le contour de son menton, sa bouche restait fine et mordante sous une moustache drue ; son nez aurait pu servir de modèle à un sculpteur romain ; l’arc étrangement noir des sourcils se dessinait sur des yeux d’une mobilité sombre dont on avait peine à soutenir le choc.

Dans les traits de sa fille, comme dans les siens, une rectitude latine était inscrite : l’ovale des joues de Pauline se détachait noblement d’un cou ferme et délicat ; à l’œil bien fendu répondaient une bouche et des oreilles un peu grandes, mais régulières ; une moue d’orgueil renflait sa lèvre inférieure, mais son regard s’en allait imbibé de tendresse. Une voilette noire et la froidure excitaient sous sa peau l’éclat d’un sang radieux. Sans dépasser de beaucoup son père qui était de stature moyenne, elle semblait d’une venue vigoureuse en ses dix-huit ans ; son port et ses mouvements offraient une harmonie naturelle plutôt grave que vive. Le sérieux de sa mise exprimait, soit l’insouciance de paraître, soit la discipline d’économie qu’elle tenait de sa mère, morte il y avait six ans.

Ils se rapprochèrent des portails et, devant les saints sculptés contre le soubassement ou le long des voussures, tous sans tête, et qui vivent, gesticulent pourtant, comme des martyrs impossibles à tuer :

— Les pauvres gens ! dit Pauline. Quels misérables se sont amusés à ce jeu de massacre ?

M. Ardel se dispensa de lui répondre ; du haut de la tour le premier coup des vêpres tinta ; ils l’écoutèrent. La cloche émettait le son d’un glas ; chacun de ses battements descendait à larges intervalles et les vibrations s’amplifiaient sur la ville engourdie, pareilles aux cercles ondulatoires que forme une goutte d’eau tombant du plafond d’une grotte dans un lac ténébreux.