Pauline se demanda si on n’allait pas amener un mort. Une anxiété la prit de se trouver dans le lieu saint ; elle le jugeait sournoisement hostile. Pour un peu elle eût dit à son père : Allons-nous-en. Mais l’ennui d’expliquer son inquiétude la dissuada d’y céder ; elle se raisonna : qu’avait-elle à craindre de ces autels muets ? Non vraiment, était-elle assez puérile de subir une émotion superstitieuse, comme s’il y avait eu là quelqu’un !
Elle suivit d’un pas délibéré le professeur auprès du retable de Salazar, vis-à-vis la chaire ; ils y firent une courte halte. Sous le dais en fuseau d’une niche amenuisée, ouvragée à la façon d’une broderie, entre deux Saints une Vierge au visage finement rustique et grave soutient sur son bras l’Enfant qui lève le doigt.
— Qu’ils sont vrais, murmura Pauline, cette femme et cet enfant !
Elle ne songeait qu’à la vérité des figures et des attitudes ; mais le sens de sa parole dépassait ce qu’elle avait cru dire.
Plus loin, M. Ardel s’intéressa aux cintres et aux chapiteaux d’une primitive chapelle voûtée en cul-de-four. Pauline voulut savoir ce qu’on faisait d’un bénitier oblong drapé d’un voile, qu’elle toucha d’une main curieuse.
— Les fonts baptismaux, répondit-il négligemment.
Ils s’étaient engagés derrière l’orgue du chœur, dans le profond déambulatoire, et ils longeaient une suite de vitraux anciens dont Pauline, plus que son père, fut émerveillée. Elle se souciait peu d’abord des scènes qu’ils racontaient, n’y voyant qu’une imagerie d’Épinal éblouissante et enfantine. Mais les médaillons sertis dans des armatures noires sollicitaient son âme par un mystère semblable à l’intimité d’une musique pleine de nostalgies. Le bleu qui les trempe, céruléen, presque violet, lui offrait un crépuscule tel que jamais, dans les plus beaux soirs, elle n’en avait contemplé. Sur ce fond, l’émail vert d’une robe, la tête d’un palefroi, caparaçonnée d’or, le profil d’un moine brûlaient d’une flamme inextinguible ; une sorte de chaleur joyeuse en descendait, ils semblaient s’aviver de toutes les ténèbres qui s’épaississaient alentour.
L’un de ces vitraux, découpé en losanges et en arcs de cercle, était si net de dessin qu’à le fixer une minute elle apprit, sans le vouloir, la légende de saint Eustache. Trois ou quatre épisodes du moins, au premier coup d’œil, s’élucidèrent. Dans une clairière bleue comme les songes elle voyait entre les cornes d’un cerf brun une croix de feu ; un chasseur s’agenouillait devant elle, tandis que son cheval argenté, paisible, pâturait.
Plus haut, le même personnage reparaissait, amaigri, à genoux dans une cuve baptismale, et un évêque infondait de l’eau sur son front cerné d’un nimbe rouge. Ailleurs, elle le retrouvait s’embarquant sur une mer ensoleillée…
Pauline l’abandonna en chemin ; mais elle pensa aux félicités naïves des hommes qui avaient assez cru à de telles fables pour les peindre avec tant de ferveur et de patience.