— La justice elle-même ! glapit Mlle Total. Alors, que nous laissez-vous ?
— La justice, appuya Flug de sa voix mordante, pareille au son d’un fifre, — ou ce que nous appelons de ce mot, — est fondée sur la sécurité sociale qui est la suprême injustice ; car le bien collectif ne peut jamais dépendre de la souffrance de quelques-uns, et les droits d’un seul égalent ceux de tous réunis.
Pauline se résignait en silence, rétive à la dialectique de Flug, quoiqu’elle ne sût point y objecter d’argument péremptoire. Elle fut, au reste, soulagée lorsque partirent les deux visiteurs : Mlle Total lui semblait aride comme une pierre ponce ; Flug, détestable en ce qu’il faisait de l’existence une fantasmagorie, où, seul réel, il promenait, pour se divertir, sur une toile vide, des ombres dérisoires.
« Que d’orgueil chez ce philosophe ! Quelle éponge racornie doit-il avoir en guise de cœur ! »
Elle l’opposait à Julien, et celui-ci sortait de la comparaison grandi jusqu’aux étoiles. Flug n’avait pas seulement contre lui d’être laid, dédaigneux, mal éduqué ; la foi où elle se refusait à suivre Julien envoyait sur ce Caliban un reflet qui en accusait la grimace. L’intelligence, quand elle se tourne à nier, finit par se dévorer elle-même, et rend l’homme pareil à l’animal monstrueux qui se mangeait les pattes. Pauline commençait à s’en apercevoir et à chercher ailleurs un principe de vie. Où est le lieu de la Sagesse ? se demandait son âme ; mais, ce lieu, des ténèbres l’en écartaient.
Elle tomba donc dans une phase d’inquiétude que sa jeunesse robuste et la pensée de Julien, sans doute aussi une aide invisible, lui firent traverser courageusement. Des anxiétés et des appétits fougueux de bonheur tour à tour l’assaillaient. Elle s’attacha d’une affection presque tremblante au logis et à la petite ville dont elle pouvait, d’un jour à l’autre, se voir séparée. Chaque matin, en se levant, elle s’attendait à ce que son père trouvât dans la boîte aux lettres la nomination néfaste. Le soir, tandis qu’elle brodait sous la lampe, écoutant fuser le bois des tisons, des sifflets lointains d’express, semblables aux cris aigres des paons dans la solitude d’un grand parc, l’emportaient vers les villes inconnues que maintenant elle ne désirait même plus connaître. Au rebours, elle enviait la quiétude des provinciaux sûrs de mourir sous les solives où leurs pères ont entendu, tout enfants, les rats grignoter. Si elle rangeait du linge en son armoire, le plaisir naïf de le toucher et de le mettre en ordre était gâté par cette réflexion : « Demain peut-être il me faudra l’empiler dans une malle. » Grâce aux Rude elle avait pu retenir une servante d’âge, qu’on lui certifiait sérieuse et probe ; mais est-ce la peine, se disait-elle, que je la mette au pli, si, dans un mois, nous devons la renvoyer ? Au fond de ses craintes s’insinuait l’idée constante de Julien.
Quand elle sortait, les femmes qu’elle entrevoyait tricotant dans l’embrasure des fenêtres, le vieux crieur, au coin d’une place, qui battait du tambour, puis mettait ses besicles pour lire d’une voix enrouée l’annonce d’une vente publique, le petit clerc d’une étude qui, la plume derrière l’oreille, le nez collé contre la vitre, épiait les passants, le capitaine en retraite qui entrait au café de l’Écu faire son bridge avec le percepteur, même le chanoine courbé qui se dirigeait d’un pas lourd vers la cathédrale, tous ces gens, pour elle, étaient heureux : leur allure et leurs moindres gestes répondaient à la sécurité d’une existence bien assise et d’un avenir que rien, sauf la mort, ne déconcerterait.
A la nuit close, après le souper, M. Ardel se promenait régulièrement une heure ; Pauline et lui, le plus souvent, remontaient un boulevard entre des files profondes d’ormes dominant des pans d’anciennes murailles pressées de toits et de jardins ; puis, ils s’en revenaient, tournaient le long des rues confinées et muettes.
De loin en loin, sous le brouillard, un réverbère brisait sa clarté dans le large ruisseau dont le courant, divisé par des pierres plates, glissait avec un bruit furtif. Des boutiques, çà et là, restaient encore éclairées, une boulangerie déserte où les pains dormaient sur des rayons, une basse échoppe où un savetier indolent martelait une semelle. Ailleurs, les volets des maisons étaient clos comme les paupières d’aïeules assoupies ; quelques-unes, tout en bois, avaient de rares fenêtres étroites, et leur étage surplombant étayait de lattes brunes ses parois vermoulues. Des ruelles noires eussent paru mortes, sans une lampe devinée derrière une persienne, sans les accords faux d’un piano usé. Parfois, un portail d’hôtel que charge un fronton triangulaire s’entre-bâillait, une dame emmitouflée franchissait le ruisseau, soulevait le heurtoir d’une porte voisine. Pauline s’imaginait les habitants de ces demeures aussi paisibles que leur toit, et une veillée gaie, comme elle pouvait l’être chez les Rude.
Il y avait, sur leur chemin, une maison d’une vétusté frappante qui arrêta un soir M. Ardel ; on l’appelait la maison d’Abraham, parce qu’elle montre, à l’angle de son pignon, le patriarche sculpté, à genoux, le front contre sa main, voyant en songe sa descendance jusqu’à la Vierge Marie figurée plus haut avec l’Enfant.