— Oui. Il m’a interrogé : « Je veux savoir où j’en suis ; parle ; je n’ai pas peur de mourir. » Je lui ai répondu sans le tromper… Demain matin, il recevra le Viatique.
Elle n’eut pas la force d’émettre une parole de réconfort, serra la main du père affligé, et partit, ivre de désolation. Une vieille femme, un peu plus haut que la maison des Rude, tournait la manivelle d’un orgue de Barbarie ; l’aigreur implorante et chétive des fredons exaspéra la détresse de Pauline.
« Je ne veux pas qu’il souffre de cette musique, » se dit-elle, et elle tira de son porte-monnaie une pièce de cinq francs qu’elle tendit à la mendiante en l’adjurant de s’éloigner.
— Dieu vous le rende, remercia la vieille, éblouie de cette aumône.
— Vous croyez en Dieu ? repartit Pauline, la gorge pleine de larmes ; priez-le pour la guérison d’un mourant.
A table, elle fit semblant de toucher aux plats, par convenance, mais les bouchées ne passaient point. Victorien s’en aperçut ; il ne se permit aucune réflexion, respectant sa douleur, et consterné lui-même à la nouvelle que Julien, selon ses prévisions, était bien perdu.
Ils revinrent, à la nuit tombante, pour offrir à leurs amis l’aide dont on peut avoir besoin dans des moments désespérés. M. Rude avait averti Pauline de ne pas sonner et d’entrer en bas, par la porte du jardin. Elle en souleva discrètement le loquet. Une seule lumière et faible se distinguait dans la chambre du malade. Les fenêtres demeuraient ouvertes, car le soir était étouffant. Une voix, celle d’Edmée, récitait tout haut le chapelet ; Marthe et les femmes avec M. Rude répondaient.
M. Ardel, à ce bruit de prière, fut tenté de rebrousser chemin. Pauline écoutait profondément les Ave Maria s’éteindre et se ranimer sous le ciel embrasé d’étoiles. Edmée les reprenait avec un accent d’insistance qui s’enflait chaque fois plus éperdu. C’étaient comme des vagues d’extase et de supplication qui s’en allaient sans se lasser dans le sein de la Mère miséricordieuse. Pauline elle-même réitérait en même temps qu’Edmée les seuls mots qu’elle savait de la Salutation angélique : Je vous salue, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous. L’hymne, recueilli des lèvres d’un Séraphin et que les hommes n’eussent jamais connu si Marie ne l’eût répété elle-même de sa bouche immaculée, faisait descendre une rosée suave en son cœur meurtri.
Les voix s’interrompirent ; Julien, sans doute, réclamait quelque soin. Des chiens, dans une cour, se mirent à hurler.
Pauline et son père gravirent sur la pointe des pieds l’escalier de la terrasse ; en s’approchant, ils entendirent Julien disant à sa mère :