Mais il fallait aussi des prêtres. « Un pays sans prêtres, disait Montcalm, ressemble à ces landes maudites où même les ajoncs épineux ne savent plus pousser. » Parmi les morts de la guerre, combien de prêtres et de futurs prêtres ? Qui les remplacerait ?
Ce dimanche-là, pendant la messe, Jérôme, cherchant l’évangile du jour, avait rencontré une parole qui le traversa comme une plainte exhalée hier : « Messis multa ; operarii pauci. Pour la moisson immense trop peu d’ouvriers. »
Au moment de la communion, un dégoût de sa tiédeur l’avait secoué : « Jésus veut la Cène préparée dans une grande salle, avec des lits de repos. Et je le reçois dans le vestibule, dans le coin d’un taudis maussade, en l’expédiant ! » Une minute il avait pris son âme entre ses mains : « Seigneur, que faut-il que je fasse ? »
La réponse n’était pas venue, sans doute parce qu’il désirait qu’elle ne vînt pas. Il avait quitté l’église plus assailli qu’avant d’objections contre le séminaire. Elles formaient autour de sa pensée une chaîne dansante, d’abord subtile, molle, mais qui se resserrait comme un cercle d’airain.
— Si j’étais prêtre, je voudrais l’être absolument, mourir à moi-même ; donc il vaut mieux ne pas l’être. A mon âge, quand j’ai, trop longtemps déjà, vécu sous la férule d’autrui, aller m’asseoir sur les bancs pour quatre ou cinq années d’études ; moi qui ai en horreur les abstractions, grabeler des arguments scholastiques, éplucher des cas de conscience, réfuter de vieilles hérésies, est-ce mon affaire ? Et une vie étiolée entre quatre murs, celle de fusains pâles dans une charmille sans soleil… Et le pli à prendre de la soumission en tout… Non, vraiment, Montcalm s’est trompé. Ces héroïsmes ne sont pas dans la ligne de mon avenir.
Et, surtout, ma mère a besoin de moi. Il faut que je l’aide à gérer nos terres. Les métayers, là-bas, les braves gens d’alentour attendent aussi mon aide. Je me dois à ce morceau du pays que je puis sauver.
Une raison qu’il n’énonçait pas ajoutait, il le sentait bien, son poids à toutes les autres : Agnès avait pris son cœur ; à présent elle l’aurait tenu lié « avec un seul de ses cheveux. »
— Eh bien ! quoi ! je l’aime ! Est-ce que je fais mal ? Seulement, voudra-t-elle ?…
Comme ce débat fléchissait vers une pauvre anxiété d’amoureux incertain de la bonne réponse, il avait vu Agnès sortir sur la terrasse, et, marchant avec précaution pour ne point paraître écloppée, aller s’étendre à l’ombre bleue des cèdres, fermer voluptueusement les yeux. Il s’était dit :
— Allons ; c’est l’instant.