Aux réponses qu'ils firent à quelques questions banales, je ne tardai pas à m'apercevoir que j'avais affaire à un couple d'innocents ou, comme on dit ici, de «diots». D'ailleurs, ils ne prononçaient pas un mot sans se consulter longuement du regard, et le geste que l'un hasardait, l'autre le reproduisait aussitôt, et comme une ombre sur un mur. Le soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves multicolores de la marée descendante, qu'ils avaient suivie presque à l'horizon.
Et comme je m'informais d'eux auprès du cabaretier de la route:
—Ah! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames?
—Les Demi-Ames? fis-je, assez étonné de la désignation.
—Oui, reprit-il; on les appelle ainsi parce qu'ils n'ont qu'une âme pour deux.
Des Bretons qui buvaient se mirent à rire, et grâce à l'appât des bolées, j'obtins que l'un d'eux me contât l'histoire singulière des Demi-Ames de la Roche-Pelée.
—Lui, fit le conteur, il s'appelle Élie; elle, on l'appelle Anne-Marie. Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs apparences d'amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu'ils étaient aussi futés et fins auparavant qu'ils sont aujourd'hui simples et sans idées. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue piquante comme tête de chardon et tout à fait avisée. Lui moins.
«Ils venaient de se marier, lorsqu'Élie prit engagement pour la pêche au port de Saint-Malo, sur la Belle-Sophie, capitaine Géflot, car il était gars de flétan (marin de Terre-Neuve). Dès avant le départ, fixé à deux jours de là, le pauvre Élie, en manoeuvrant les tonnes de saumure sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe à la mer. Comme il ne savait pas nager, il se perd, et voilà son corps, à la dérive. Toute la nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de la côte. Mais point de corps, point d'Élie. Lorsqu'un matin on vint dire à Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore:
«—Il y a sur la grève de la Roche-Pelée un cadavre tout blanc qui ressemble à ton homme si ce n'est lui.
«Car il fallait la ménager.