—Giuseppe Tafani? Où il est? Là dedans, fit-il en encerclant le maquis d'un geste circulaire. Mais vous pouvez être tranquille, les gendarmes ne l'auront pas.

Et ses yeux flambèrent d'une flamme qui m'éclaira toute l'âme de la
Corse.

Au retour de Bonifacio, quinze ou vingt jours après cette visite au couvent de Sainte-Trinité, nous repassâmes par Sartène. Nous y arrivâmes à la nuit tombante, pour dîner une fois encore, à l'hôtel César, tenu par un excellent homme, beau-père du fameux dompteur Bidel, et qui avait de ce vin ambroisiaque dont je vous ai parlé en commençant. Point d'autre raison, je l'avoue, à ce crochet que nous faisions à notre itinéraire, mais le Bacchus corse nous récompensa de notre piété oenophile, voici comme.

La ville était sens dessus dessous. Dans la pénombre crépusculaire, les gens couraient, criaient, se démenaient, se groupaient, se hélaient aux portes et aux fenêtres, et s'enfonçaient dans le vieux quartier aux ruelles tortueuses, enchevêtrées sous l'église.

—Que se passe-t-il donc, ce soir, chez vous, don César? (Nous avions ainsi surnommé notre hôte.) Y a-t-il des élections à Sartène?

—Mieux, fit-il, et vous tombez à miracle pour enrichir d'une fleur corse votre herbier philosophique. L'un de nos braves bandits, traqué, dans le maquis, par les gendarmes, s'est réfugié dans la vieille ville et il s'y cache. S'il n'y avait qu'eux et leurs bottes pour le prendre, Giuseppe Tafani aurait le temps de faire, en paix, six enfants à sa femme, nous lui prêterions tous notre lit. Mais, cette fois, il a affaire à forte partie: la Thérésa Brandi, de Bastelica, qui a juré d'avoir sa tête. Vous comprenez c'est entre Corses, et nous sommes tous en l'air, comme vous voyez. Je vous demande même la permission de vous brûler la politesse, car, de ces événements-là, il faut en être, et j'y vais.

Vous pensez si nous le suivîmes! Je n'ai pas eu deux fois, dans ma vie, le spectacle qu'offrait ce labyrinthe de venelles, noires, étroites, tournantes, arc-boutées de contreforts, coupées d'échelles, de rampes et de bornes, où quelques vitres, sous les toitures, accrochaient les derniers rayons strabiques du couchant, tandis que la foule y débordait comme le torrent dans les ruisseaux. Grâce à don César qui nous menait à travers des logis en communication et même par des caves, nous parvînmes à une petite place rectangulaire, dessinée par l'écartement de deux maisons assez importantes, placées en vis-à-vis, hachées de meurtrières vermoulues et dont les fenêtres en guillotine semblaient les échauguettes de deux forts de frontière. Les Tafani et les Gravona s'épiaient les uns les autres de ces carreaux, depuis cent ans, comme les Montaigus et les Capulets de la Vérone shakespearienne.

Debout, au centre de cette plazzinette, et incomparablement belle dans sa capuce de veuve, une jeune femme de vingt ans, immobile, tragique et très simple, regardait la maison d'en face. L'ombre tombait autour d'elle. Un groupe d'une douzaine d'hommes, les parents du mort, les Gravona de souche ou d'alliance, se tenaient à l'arrière, en demi-cercle, comme des juges dans un prétoire.

—Que vous avais-je dit, nous fit l'hôtelier, regardez: pas de gendarmes! Pourtant le meurtrier est chez lui, tout le monde l'a vu, et ils le savent. Mais l'arrêter, ils n'osent, c'est une querelle corse, nous les écharperions, la veuve la première et les cousins en tête.

Alors, la nuit étant tout à fait établie, Thérésa se détacha du groupe familial et marcha au perron de la maison ennemie. Elle avait à la main une branche de pin garnie encore de ses trois pommes en couronne, et qui brûlaient. Qu'allait-elle faire de ce brandon?