Et l'aveugle montra de l'index la maison des Gravona, qu'habitait la veuve.
Giuseppe s'y était, en effet, réfugié. Il faut avoir constaté par soi-même combien la loi de l'hospitalité est puissante dans l'île de Sampierro et de Paoli pour comprendre l'effet extraordinaire que produisit le geste de la mère, livrant à la vertu même de la race le problème de ce meurtrier caché chez les vengeurs de sa victime. Un Montaigu sous le toit d'un Capulet. Giuseppe devenait sacré pour la Thérésa. A la nouvelle, propagée de bouche en bouche, Sartène vibrait littéralement d'enthousiasme, et je vis perler une larme aux cils du brave beau-père de Bidel, dompteur de fauves.
La situation était poignante. Il fallait que Thérésa renonçât à rentrer chez elle ou que Giuseppe en sortît, de gré ou de force. Le berger conseilla la ruse. Après quelques mots échangés à voix basse avec sa cousine, il se mit à souffler sur les pommes de pin pour en raviver la flamme, et il lui en redressa la torche au poing. Elle s'était retournée, et elle allait à présent sur sa propre maison, hagarde, le front découvert, résolue, terrible.
Elle lança le brandon dans la porte ouverte, et le feu prit.
Mais tout à coup, d'une fenêtre en guillotine, un paquet ficelé d'une corde se déroula doucement, lentement, sur la muraille, et vint se poser devant la veuve. C'était le petit Orso que le bandit renvoyait à sa mère, afin qu'à l'âge voulu il fit honneur, à son tour, à la sainte vendetta, justice rapide et sans phrases de son pays, berceau de l'auteur du Code.
UNE FEMME LIBRE
«A la jonction de l'Arve et du Rhône, sous Genève, les eaux, toujours bouillonnantes et grossies encore par une fonte de nos neiges alpestres, ont rejeté sur la rive est, entre les vignes, le cadavre du docteur Max Ozal, l'étrange négateur de l'amour, et dévoilé de la sorte le mystère de sa disparition. Ce qui rend ici le suicide incompréhensible, c'est que le corps athlétique du médecin était étroitement uni, disons-le, bouche à bouche, à celui d'une jeune fille, d'ailleurs inconnue dans la ville de Calvin et que les autorités consulaires n'ont pas identifiée à l'heure où nous mettons sous presse. Nous aimerions à croire pour l'honneur de la science helvétique, dont Max Ozal était comme un autre Zimmermann, que le drame s'explique par un de ces accidents de montagne que la Suisse, grâce à Dieu, n'a pas en privilège.» (Le Léman.)
Dernière heure.—«Nous apprenons que la jeune fille, une Française, nous l'aurions parié, vient d'être réclamée par son père, célèbre écrivain socialiste et l'un des apôtres de l'évolution libertaire du féminisme. Taire son nom en cette circonstance, c'est respecter doublement sa douleur. Homo sum.» (N.D.L.R.)
Ce socialiste, c'était Théophraste-Edme Garrulon, et sa fille s'appelait
Olive. Elle avait vingt-deux ans.
Il était exact que Garrulon, mort à son tour dans un hospice de déments, fut l'un des plus ardents apologistes de la libération sociale de la femme chrétienne. Mais différent en cela des théoriciens platoniques de sa doctrine, il la prêchait non seulement du verbe, écrit ou parlé, mais du fait et de l'exemple. Resté veuf et seul avec une fille par la disparition de sa femme, il avait élevé l'enfant conformément au principe de l'égalité totale des deux sexes et aux conséquences dudit principe, qui sont fort graves. Il l'avait trempée enfin pour le combat sans appui de la vie à travers le maquis des lois, des moeurs et des croyances. Et Olive était très forte. «Ma fille, disait d'elle le doctrinaire, est cuirassée, casquée et armée de la lance comme Minerve, à qui elle ressemble d'ailleurs, d'après l'iconographie antique. C'est la femme libre idéale, telle que l'avenir la réclame.»