—Tu dois être parée contre ou pour cette éventualité. Je t'ai laissé entre les mains tous les livres, anciens ou modernes, techniques ou sentimentaux, d'encre mâle ou femelle, où il est traité du rapport des sexes?

—Je les ai tous lus, en effet, même ceux des poètes.

—Il ne me reste donc plus qu'à te souhaiter bonne chance et qu'à te prier d'accepter, en souvenir de moi, le présent d'une petite boîte que voici.

La boîte ouverte, Olive y trouva un joli revolver américain et les cartouches. Elle regarda son père et comprit.

—Ah! fit-elle, arme offensive ou défensive, pour ou contre l'éventualité?

—Oui, indispensable à la femme libre.

Huit jours après, elle courait les routes du vieux monde, le pauvre monde latin où, depuis l'ère chrétienne, la compagne de l'homme réalise ce miracle d'être à la fois la reine et l'esclave serve des nations civilisées. Elle n'y eut aucune aventure. Son revolver ne sortit pas de la boîte. Elle ne vit partout que des fronts courbés par la tâche, des yeux ardents de la soif du gain, et elle n'entendit dans les bois, les champs et les villes que des hurlements de haine et des imprécations de misère. De telle sorte que lorsqu'elle arriva à Genève, elle était lasse de la vie à en mourir. L'une de ses lettres à son père se terminait par cette phrase: «Je ne puis plus regarder un petit de notre espèce pendu au sein nourricier de sa mère sans que la pitié m'humecte les yeux. Pourquoi, ah! pourquoi aime-t-on?»

Un jour qu'elle traînait dans les rues de la ville le désenchantement de son âme vide et solitaire, ses regards furent attirés par une petite affiche manuscrite, collée au travers d'une porte, sur la place où l'histoire veut que Michel Seryet ait été brûlé par Jean Calvin, le pape de Genève. Cette affiche annonçait une conférence sur l'amour par le professeur Max Ozal, docteur es sciences, es arts, en médecine, et correspondant attitré des académies de Paris et de Vienne. Ce nom de Max Ozal ne lui sonnait pas pour la première fois. Olive l'avait lu dans les journaux libertaires que recevait son père, mais il lui laissait la personnalité du savant indécise. Tirée d'ailleurs par une attraction obscure, elle poussa la porte et elle alla à sa destinée.

Le lieu de la conférence était moins une salle qu'un salon, où trente personnes environ étaient assises comme au prêche. Ne trouvant plus une seule chaise disponible, la jeune fille resta debout sous une tenture, et elle vit ainsi pour la première fois celui pour qui et avec qui elle devait mourir. C'était, en chair et en os, le docteur Faust de la légende, dans la floraison du rajeunissement diabolique. Haut de stature, le geste enveloppant, la tête pleine et pâle, trouée de deux yeux phosphorescents, encadrée de cheveux roux, longs et serpentueux qui lui battaient les épaules, il paraissait avoisiner la trentaine, quoique à l'état civil il l'eût dépassée déjà de vingt hivers inavoués. Mais tout son charme se dégageait de sa voix prenante, timbrée d'échos doux et mourants comme une cloche de baptême dans les bois. Or, de cette voix, le savant niait l'amour!…

Et non seulement il le niait, mais il le maudissait, le chargeait de toutes les hontes du genre humain, de tous les crimes héréditaires des empires, des républiques, des religions, des philosophies, de toute association terrestre, et il le taxait d'insulte à la nature.