«On n'a jamais su pourquoi.
«Mais on se fait à tout, a dit un écrivain.
«Au bout d'une heure, nous repartîmes. Nous arrivons à une rue, on nous fait mettre en queue, l'un derrière l'autre, comme des capucins de carte, et, à l'abri des maisons, nous traversons le pays. Il me serait impossible de vous dire le nom du pays. Là on s'arrête encore une fois. Je voyais devant nous une sorte de fossé dont je ne pouvais m'expliquer la destination. Tout cela m'est présent comme d'hier. Nous y descendons, et Balognet crie:
«—C'est là!
«C'était là, en effet, que devait pour nous se passer la bataille. Nous y restons debout, l'arme au pied, le sac au dos, jusqu'à environ cinq heures du matin. L'herboriste faisait peine à voir. Il s'appuyait des deux mains sur son fusil et oscillait à droite et à gauche. C'était risible.
«Enfin le colonel arriva. Il paraît que c'était lui qu'on attendait. Il avait le teint animé. Il nous passa en revue et nous harangua. Je n'entendis pas un mot de tout ce qu'il disait, mais je compris qu'il parlait de la trouée. C'était bien elle! Ah! monsieur! le sang me bouillonnait dans les veines! Je jurai intérieurement de vendre chèrement ma vie; on n'a pas deux fois de pareilles émotions dans une existence!
«Quand le colonel eut terminé, on se prit à causer sur les rangs. Balognet essaya de couper sa botte avec sa baïonnette, tandis que l'herboriste mettait son sac en traversin sur les rebords du fossé et s'apprêtait à dormir, comme Turenne sur son canon. Le peintre parlait de tremper une soupe, mais au figuré cette fois. On discutait la harangue du colonel. Les uns la trouvaient trop laconique, les autres sans profondeur! Un serrurier remarqua que le mot République n'y était pas prononcé et en conclut que le colonel était bonapartiste. Un vieux monsieur récita les mots de Napoléon avant Austerlitz. Quant à moi, je me bornai à remarquer qu'il valait mieux prêcher d'exemple et que, si j'avais l'honneur d'être militaire, je crierais simplement: En avant!
«Cependant la journée avançait, et la trouée n'arrivait point. Nous voyions de temps en temps accourir à bride abattue de jeunes officiers qui échangeaient quelques mots avec le colonel. Le Mont-Valérien tonnait sans discontinuer, et, sur la gauche, on entendait crépiter la fusillade. Nous attendions impatiemment le moment de nous précipiter dans la mêlée.
«On a beau dire, voyez-vous, le Français est né soldat. Ce qui me désespérait, c'était de ne rien voir, car je savais le combat engagé depuis l'aurore, et l'issue pour moi n'en était point douteuse: nous pouvions passer! Oui, monsieur, nous le pouvions. Nous aurions peut-être laissé trente mille hommes sur le carreau; mais avec le reste je me chargeais de surprendre Guillaume dans Versailles, de donner la main à Faidherbe, et tandis que Chanzy se ralliait dans le Centre, et que Bourbaki opérait dans l'Est, je balayais de France tous les Prussiens jusqu'au dernier. Mes idées là-dessus n'ont pas changé.
«Cependant, dans notre fossé, nous commencions à perdre un peu patience. On murmurait sur les rangs: «Que faisons-nous ici les mains dans les poches, tandis que les autres se battent?» Tel était le cri général. On avait les yeux tournés vers le colonel, qui, sa lorgnette à la main, semblait étudier les effets de nuage. Enfin nous n'y tînmes plus: on se débanda. L'herboriste Paluchon se révéla alors sous un jour imprévu, et je vis que je l'avais mal jugé: