La femme, passable seulement de visage, se moulait élégamment dans un costume tailleur, net d'ornements, de teinte neutre. Les deux hommes, l'un brun, l'autre roux, tous deux quarantenaires, se signalaient, par l'allure souple et la carrure athlétique, sportsmen exercés et pratiquants. L'enfant était gai, vif, et il caressait le terre-neuve qui semblait l'adorer. Je les observais, sans être vu, de l'ombre du castel, et je m'assurai dans cette certitude que les «revenants» n'étaient que de simples photographes en chasse, comme moi-même, de vues pittoresques. L'homme roux en effet était allé retirer du fourgon de la voiture une boîte de forme usuelle et reconnaissable, et, venant droit au castel, il en avait ouvert la porte avec une clef que lui avait probablement confiée l'aubergiste, gardien de la double ruine, puis il avait disparu dans les chambres. Enfin, une fenêtre du premier étage s'était ouverte, à volets battants, et une voix avait crié:

—On voit l'auto…. Otez l'auto!…

Sur cette indication de perspective, le brun avait poussé la roulotte derrière le moulin, en sorte qu'elle fut hors de l'orbe de l'objectif, et, passant sur la rive gauche, il avait sauté dans la barque qu'il amena, en ramant, au pied du genêt de l'écluse. Je commençais à ne plus comprendre, car, si photographe qu'on soit, pourquoi déplacer la barque dormante de son charmant lit de nénuphars? Le motif y perdait sa plus jolie note peut-être. L'enfant regardait de côté et d'autre, comme indécis sur une besogne qui lui incombait. Enfin, il battit des mains, et tirant le bon terre-neuve docile par une oreille, il l'attacha, en riant, à la tige flexible du genêt, et, de la laisse, il lui fit une rosette. Ma vision d'art s'obscurcissait de plus en plus, lorsque, à ce moment, la femme monta dans la barque et y reçut l'enfant qui y bondit comme un chevreau léger.

—Allez, clama la voix de la fenêtre.

Et voici ce que je vis, paralysé par l'épouvante.

L'homme brun avait chassé la barque d'un coup d'aviron, sur l'étang. Elle avançait entre les gramens flottants. La femme souriait à l'enfant et elle lui montrait des libellules posées sur les plateaux d'or des nénuphars.

L'enfant extasié se penche pour en saisir une au vol … et la femme le pousse!… Oui, suis-je halluciné?… la femme le pousse.

Par un rétablissement de clown, le petit garçon s'est redressé dans la barque. Il est debout. Il tremble de la tête aux pieds. Il a compris. Il se jette aux genoux de sa tante. Il lui demande grâce…. Mais je n'entends pas ses cris, je ne les perçois que par les gestes. Silence inexplicable. Je suis gris, assurément; le coup de l'étrier m'a-t-il privé du sens de l'ouïe?

La tante s'est attendrie. Elle implore visiblement son complice, l'oncle. Mais il a surgi, terrible. Il a levé l'aviron sur la tête de la femme. Il la menace de l'assommer et de la jeter, elle aussi, dans l'étang, qu'il lui montre du doigt.

Il faut en finir. Elle se résigne. Elle l'aide à tirer du fond de la barque une pierre cordée…. L'enfant s'abat, évanoui d'horreur, sur le banc de la barque. Elle lui attache elle-même la corde au cou, sur la collerette…. Il n'oppose plus de résistance…. Il est déjà mort…. Elle l'embrasse sur le front…. Oh! la hyène!