Il arriva à la Jamaïque juste à temps pour y fermer les yeux de sa vieille nourrice, et, comme elle n'avait ni famille, ni héritiers, il rentra naturellement dans la pension qu'il lui servait, comme dans le dépôt qui lui en garantissait le service. C'était un revenu de trois mille livres, et il se jura de s'en contenter pour lui, sa femme et sa fille, et sauf de toute entreprise.

Inès était dans sa quinzième année, mais les fruits d'or mûrissent vite sous ces latitudes rayonnantes des Antilles, et elle en florissait dix-huit; aussi avait-il eu peine à la reconnaître quand, la gorge étranglée d'émotion, il lui avait ouvert les bras, sur le quai de débarquement. Elle paraissait, d'ailleurs, s'être familiarisée aux manières anglaises, et sa bonne mère de même. «Je m'y ferai comme à tout le reste, avait pensé l'enfant de Marseille, pourvu qu'elle m'aime toujours.» Puis, dans le jardin de la pauvre Pepina, plein de belles fleurs et de riches oiseaux, il se mit à traîner les heures, oubliant, oublié, paisible enfin, et vivant la vie oisive de ses rêves.

—Mon ami, lui dit un jour sa femme, avant ton arrivée nous recevions et rendions d'agréables visites. La société de la ville était fort aimable pour nous. Je sais que tu ne veux voir personne, je le comprends; mais tu exagères. Et puis, notre Inès s'ennuie. Entr'ouvrons un peu notre porte. On ne demande qu'à te connaître.

—Et qu'à m'apporter de l'argent, hein?

—Je n'osais pas te le dire.

—Ah ça! mais, malheureuse, tu veux donc que ça recommence?

—Oh! des Anglais, si pratiques!

—Eux, ils sont encore plus enragés que tous les autres. N'insiste pas, ma bonne, non.

—Et Inès? Je te le répète, elle s'ennuie.

Le «papa» regarda la «maman» et comprit.